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Oeuvres Ouvertes : Ultime parole de Christa Wolf

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Ultime parole de Christa Wolf

Un livre posthume, Mon nouveau siècle

A côté de l’écriture de ses récits, Christa Wolf a tenu un journal d’une espèce particulière, où ne sont rapportés que les événements d’une seule journée dans l’année, le 27 septembre. Commencé en 1960, ce journal s’est poursuivi jusqu’à sa mort en 2011. Un premier volume couvrant la période 1960-2000 avait été publié du vivant de l’auteur. La suite a été éditée en 2013 en Allemagne par son mari Gerhard Wolf, et débute donc avec le nouveau siècle, quelques jours après les attentats du World Trade Center à New York qui donnent d’emblée à ce livre sa tonalité dramatique, qu’il soit question de l’actualité internationale ou du quotidien de la chroniqueuse attentive au moindre événement de sa journée, même le plus insignifiant.
Car il y a le désir chez Wolf d’être exhaustive, de retranscrire la totalité de la journée, journée qui, souvent, commence par des lectures au lit après minuit et par une série d’allers et retours entre veille et sommeil s’intensifiant au fil des pages, au cours d’années de plus en plus obscurcies par la maladie. Dans la préface du premier volume reprise ici, elle évoque ce qui motive chez elle ce désir d’exhaustivité : « l’horreur de l’oubli ». Il s’agit de lutter contre cette « irrémédiable perte de l’existence » à quoi se résume le plus souvent le quotidien. Un jour dans l’année, donc, noter tout ce qui se passe, « sans intentions littéraires, de manière pure et authentique » pour échapper aux opérations forcément partielles et subjectives de la mémoire quotidienne.
Mais ce désir d’exhaustivité dépasse la seule journée du 27 septembre : Christa Wolf tente de se placer elle-même et du même coup son lecteur devant la totalité de son existence. Celle-ci a plusieurs dimensions qu’il faut s’efforcer de distinguer au fil du temps alors qu’elles sont mêlées les unes aux autres : l’écriture en créant une linéarité opère cette séparation indispensable sans laquelle il n’y a pas de compréhension. Difficile en revanche de savoir quelle dimension est, au quotidien, la plus importante, la plus centrale. Est-ce celle de l’actualité, qui occupe beaucoup Christa Wolf au fil de la journée, à travers les journaux qu’elle lit au petit déjeuner et de la télévision qu’elle regarde souvent, notamment le 27 septembre 2001 ? L’existence individuelle se trouve ainsi reliée au devenir historique, plongée dans son époque, et « il s’instaure une distance, une objectivité plus grande par rapport à soi-même ». C’est cette objectivité que cherche à atteindre et à renforcer l’écrivaine page après page, année après année. Plusieurs fois, elle semble avoir attendu ce rendez-vous annuel avec impatience, comme si un processus créatif était pour elle à l’œuvre à travers cette contrainte d’écriture, processus lui permettant de relier sa vie intime à un ensemble plus vaste, universel.
Ce processus créatif apparaît aussi dans le long récit qu’elle écrit alors et dont il est souvent question dans ce journal : Ville des anges. Son propre destin d’écrivaine d’Allemagne de l’est ayant vécu la chute de la RDA et injustement accusée d’avoir été une collaboratrice de la STASI est intégré dans une histoire plus vaste, celle des émigrés allemands partis pour les Etats-Unis sous le Troisième Reich et celle de la domination sans partage du modèle capitaliste. Cette liaison de l’individuel et du collectif au cœur même du processus d’écriture renforce chez Christa Wolf le désir de lutter contre la désinformation à laquelle nous sommes quotidiennement exposés et même contre des formes de propagande plus sournoises que dans les dictatures, propre à nos démocraties surmédiatisées. Parmi les pages les plus fortes de Mon nouveau siècle il y a celles qui sont consacrées à la domination américaine à travers la mondialisation : « Apparemment, il ne peut pas entrer dans le crâne de la plupart des gens du monde occidental que monsieur Bush, qui a déclenché la guerre d’Irak en sachant pertinemment qu’il la justifiait par un mensonge, est un criminel incommensurablement plus grand que n’auraient pu l’être les quelques détenteurs d’un bien faible pouvoir en RDA. Mais il continue d’être respecté comme le chef de la communauté des valeurs occidentales, « freedom and democracy ». Alors qu’il n’est qu’une marionnette dans la main des représentants des grands groupes qui ont intérêt à la mondialisation ».
Ces réflexions politiques sont mêlées à de nombreuses évocations de certains rituels de la vie quotidienne où s’exprime l’amour de Christa Wolf pour son mari, qui cuisine pour eux deux, ou pour ses enfants et petits-enfants (un appareil de notes bienvenu à la fin du volume nous permet de nous repérer dans la famille). De plus en plus affaiblie d’année en année, de plus en plus hantée par la pensée de la mort, elle reste fidèle, malgré les séjours à l’hôpital, à ce moment particulier d’écriture que représente pour elle le 27 septembre, tout en constatant que son intérêt pour le devenir du monde tend à s’atténuer (« Ce n’est plus mon époque »). Elle se raccroche à sa famille, la part la plus solide de son existence, écrit-elle, et son journal de 2011 s’achève de manière poignante sur quelques brèves notes à propos de son état de santé et sur ces mots extraits du Berliner Zeitung : « Le bruit augmente au-dessus du Müggelsee », un lac situé dans la périphérie de Berlin. Comme si le monde entier continuait à bourdonner en elle, jusqu’au bout.


A lire également :
Christa Wolf en un combat inégal
Trames de vie (sur un récit, August)
Hommage à Christa Wolf, par Alain Lance

© Laurent Margantin _ 14 décembre 2014

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