Œuvres ouvertes

Marc Bonneval, D’ailleurs

dissémination de décembre 2014

Cette aventure des disséminations commencée en juin 2013 est singulière : à partir d’une proposition qui peut paraître d’abord extérieure à nos propres préoccupations du moment, voilà qu’on accède à des zones de réflexion ou d’expérience les plus intimes. Concernant le virtuel, je pense que Marc Bonneval, mon professeur de philosophie au lycée, aurait été bien plus qualifié que moi pour en parler. Il se serait certainement emparé du concept et l’aurait analysé pendant de longues minutes tout en déambulant dans la salle de cours comme il aimait le faire, la tête un peu penchée, vous fixant un court instant quand il passait à côté de vous, tout à coup immobile, comme s’il vous questionnait.

Ai-je fait l’expérience d’une amitié virtuelle avec Marc Bonneval ? Une fois le bac en poche (facilement grâce à ma note de philo coefficient 5, facilement grâce à lui donc), je ne l’ai jamais revu. Quelques lettres échangées pendant mes études, puis plus de contact pendant vingt ans. Jusqu’à ce jour de 2008 je crois où j’ai vu son nom apparaître sur mon écran d’ordinateur, sa voix après tant d’années, la même voix que jadis me racontant qu’il avait quitté l’Education nationale il y avait déjà un moment pour aller vivre en Italie, puis la maladie, cette maladie que lui-même analysa courageusement et qui l’obligea à cesser toute activité d’enseignement et à rentrer en France, à s’installer dans la maison familiale dans l’Ariège (photo de paysage qu’il m’a envoyée plus bas) avec tous ses cartons de livres. Jusqu’à ce jour de mai 2010 où Ljerka, sa femme, m’annonça sa mort dans un mail bouleversant simplement intitulé "Marc est parti".

Un des premiers espaces crée dans Oeuvres ouvertes a été consacré à Marc Bonneval, à nos échanges électroniques, mais aussi au texte qu’il me confia alors, intitulé Du lieu à l’être. J’en reprends aujourd’hui un extrait, en songeant à la question posée par Noëlle Rollet : "Le vir­tuel est-​il essen­tiel à la lit­té­ra­ture, et en quoi peut-​il l’être ?". Mais là comme ailleurs il ne peut s’agir que de faire part d’une expérience individuelle et pas question de faire de théorie : et si, dans cette étrange amitié à distance avec Marc Bonneval, c’était la littérature qui avait été en jeu ? A chacun de juger en le lisant.


Marc Bonneval | D’ailleurs

Le concert vespéral des oiseaux, l’if, le châtaignier, l’érable, les buis et les lauriers, l’herbe fraîchement coupée. Au loin, quelque chien. Les arcades qui forment comme un côté d’un cloître jamais conçu. Le crépuscule est à l’orage, saturé d’humidité. Les dernières lueurs du crépuscule suffisent pour éclairer la plume et le papier. L’ombre est étrange, et pourtant très raisonnable. Le couchant est derrière moi, l’if à ma droite. Et c’est du sol que l’humide semble se dresser comme un solide qui offusque l’air, le repousse et le raréfie.

A la tour, j’avais taillé le rosier, et dégagé les rejets, pour que l’érable et les fruitiers puissent respirer.
L’immobilité solide et ombreuse du vieux parc :
rien n’est advenu au long des siècles,
que l’épaississement silencieux des frondaisons,
le renouvellement des générations,
le retour des saisons.
Crépuscule d’automne.

Ô mes alizés oh mistral et tramontane
oh foehn étranger qui m’est à présent familier
ô brumes sans fin, infinies variations de l’invisibilité.
O ma douleur, secrète et muette autant que vous, mes chats de tous les recoins, parfaitement étranges et familiers.
Oh le rythme des danses que jamais je n’ai dansées.
Oh ma rivière, ma frégate, ma lance, et mon bouclier, toutes mes armes
mon front pensif ainsi que d’un noyé.
Que, si tu crois parvenir à l’essentiel,
l’essentiel n’est pas.
Que, si tu crois poursuivre la sérénité,
c’est sans sérénité
(non pas même donnée, mais reçue,
dans l’attention plutôt que l’attente).
L’être-le-temps.
Nous y sommes. Au temps
Mais ce n’est pas le temps
Que nous avons.
Du temps, parfois.
Et qu’encore
il faut prendre
si nous ne voulons
découvrir, surpris
que nous l’avons déjà
perdu.
Maisons des chats. Maisons à chats.
En décident eux-mêmes,
Comme les araignées.
Qui en demandent moins.
S’imposent, sans fracas.
Avec astuce, malice parfois.

Parler ne l’avons pu.
Peut-être le pouvons-nous.
L’idée en est pressante,
et malgré voyages et rencontres,
inhabituellement fréquentes,
demeure fantôme de papier.
Sans se faire bulles, ou balles
écloses de nos lèvres.
Il gèle ce matin.
Les toits et l’herbe sont encore blancs de frimas.
Le silence de la salle m’est complice.
Sans dessein.

Le temps est à la neige
ce qui va bien à un dimanche
elle est dans l’air
mais seul encore le ciel est blanc
tout ce qui réussit à s’accrocher à la terre
conserve, à faible distance, sa couleur et sa forme
le reste a déjà disparu. Où ?

© Marc Bonneval _ 26 décembre 2014

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