Œuvres ouvertes

Petite apologie de l’Espoir clandestin / Le Contrebandier

Des traits de lumière sortent de mon front et dessinent des histoires. Toutes représentent ce que je suis en train de devenir. Je suis l’homme des pistes barrées. Comment pourrait-il en être autrement, au sein de ce monde où même les rivières ne circulent plus librement ? Où plus aucune vie ne ressemble à un Destin ? Où nos histoires s’empilent les unes à côté des autres sans trouver cohérence ? L’argent est désormais la seule complicité.
Je suis un être multiple tenu tranquille devant ma machine. Ma (...)

Des traits de lumière sortent de mon front et dessinent des histoires. Toutes représentent ce que je suis en train de devenir. Je suis l’homme des pistes barrées. Comment pourrait-il en être autrement, au sein de ce monde où même les rivières ne circulent plus librement ? Où plus aucune vie ne ressemble à un Destin ? Où nos histoires s’empilent les unes à côté des autres sans trouver cohérence ? L’argent est désormais la seule complicité.

Je suis un être multiple tenu tranquille devant ma machine. Ma machine me tient, elle s’est emparée de moi. J’invente des histoires que lisent des milliers d’individus mais que plus personne ne vit. La vie reste cloîtrée dans les murailles du travail et de son absence. La vie reste cloîtrée dans nos familles disloquées. La vie reste cloîtrée dans les abris précaires. Dehors passent les hommes en tenue policière. Dehors déferle la horde des absents que nous sommes. Je suis condamné à être ce que je suis : un créateur devant ma machine qui enregistre les mots que je frappe à longueur de journées et de nuits. Je ne dors plus. Disons plutôt qu’il n’y a plus de différence entre le sommeil et la veille. Disons que j’invente ce que je ne serai jamais. Disons que j’ai de la chance. Ceux qui ne créent pas, faute d’imagination et de désir, ne sont plus rien à présent. Ils sont devenus de simples agents, réduits à un numéro d’immatriculation sur le Grand Cadastre intercontinental. Peut-être sont-ils plus heureux que moi ? Qui peut savoir ce que signifie encore le bonheur ? Nous sommes nombreux à ne plus voir la lumière du Jour. La seule manière qu’il me reste pour exister à ma guise est de multiplier les identités. Je jongle avec les pseudonymes, tantôt l’un tantôt l’autre. Je suis un contrebandier. Tantôt Etienne Rodin tantôt Salmon Fish, tantôt Roger Bouteille tantôt Caroline Berbevani… Je pourrais être Rodolphe Christin, Marc Aiguebel et chacun des personnages qui m’habitent. La liste file à l’infini. L’anonymat est ma sécurité, je ne souhaite pas être repéré par les mouchards. Je veux semer la confusion autour de ma personne, inventer mes biographies, réinventer mes vies. C’est aussi cela, créer : devenir le maître de son histoire personnelle, y compris en faisant des détours à travers des territoires inventés et des identités de contrebande.

Récemment, j’ai fait une découverte qui devrait chambouler mon existence. J’ai repéré une fuite dans le système, un passage secret. Une porte dérobée derrière un silo de béton. Depuis, je ne suis plus aussi tranquille qu’auparavant. Je bouge un peu plus. Je reprends goût à l’aventure. Se laisser aller à ce genre d’impulsion reste un exercice dangereux. Le Grand Cadastre n’aime pas qu’on lui échappe. La multiplicité de mes figures est un atout indéniable dans ce genre de situation. Cela me permet de masquer ma dissidence, de faire semblant puis de disparaître. Etre invisible me ferait du bien. Je pourrais presque me sentir complètement libre. Presque, car je saurais mon privilège, mon monopole. Or, peut-on être libre seul ? Peut-on être seul à être libre ? Suis-je réellement seul, d’ailleurs ? Je suis un solitaire collectif qui recueille les silences de ses contemporains pour leur donner une voix. Je suis la voix du silence, en quelque sorte.

A force de pratiquer pareil exercice, je suis devenu un chaos d’histoires disparates. Mes histoires sont mes exils. A force de traquer l’exotisme, j’ai fini par percer les murs de mon cerveau. Je suis un chaos de devenirs. Je suis une Possibilité indéfinie. Je déteste les statuts, je passe à travers les définitions sociales. Vous ne parviendrez jamais à me contrôler.

Mon nez devient plus fin. L’air sent le désastre, de celui qui termine une saison et qui simultanément permet à quelque chose de plus ou moins abouti, de plus ou moins prometteur, de naître des cendres. Il faut attendre pour voir venir le futur. Je n’ai pas le temps d’attendre, trop d’impatience me tenaille.

L’imageur est venu chez moi hier soir. Il voulait me montrer ses dernières trouvailles. Il posa sur la table une série de photographies qu’il avait prises sur un rivage du Sénégal, aux alentours de Saint-Louis : sandales perdues, à moitié enfouies dans le sable, prêtes à disparaître mais non sans laisser leurs traces. Empreintes vides, signes volatiles, formes humaines échouées en creux sur la plage.

Absence d’une présence, présences d’une absence : ces chaussures gisaient là comme des questions posées à… qui ?

Le vide de ces sandales, celui de ces chaussures ouvertes, parfois blessées, toujours désolées, laisse la place aux plus folles histoires, aux énigmes les plus invraisemblables. Avec elles, l’imagination peut se laisser aller à des embardées audacieuses, délirantes et réalistes. Les photographies, celles prises au bord d’un monde de sable ou gisent des chaussures abandonnées, ouvrent un univers que l’écriture peut investir de ses explorations.

J’y vais.

Ils attendent debout sur la plage, le regard à l’horizon, le cœur en mer et l’espoir en Europe. Ils avaient tenté le voyage dans les grandes pirogues, et, une fois parvenus aux îles Canaries, recueillis par les gardes-côtes puis accueillis dans les camps, ces navigateurs de l’espérance étaient devenus des rapatriés du désespoir. Ils étaient rentrés au bercail, la mort dans l’âme.

Aujourd’hui tous rêvent de reprendre la mer. Ce sont eux, les aventuriers du XXIè siècle, les aventuriers de la nécessité. Face à elle, ils n’ont qu’une alternative : arracher leur liberté, forger son alliage de terre de rivage et d’écume de mer, et rejoindre, vaille que vaille, le bitume glacé de l’Europe. L’exil est leur espoir et leur désespoir. Ils naviguent leurs courages et viennent à nous, nous qui les réduisons sans cesse au seul rang de victimes alors qu’ils sont, à leur manière, les héros perdus de la mondialisation. Ils reçoivent notre pitié alors qu’ils mériteraient le contraire : nos hommages. Aux Héros perdus de la mondialisation.

La « mondialisation » n’a pas évacué les frontières. Jamais.

Le monde nous appartient-il, alors ? Oui, si l’on élargit la notion d’appartenance à ce qui, d’ordinaire, la dépasse. Laissons-là s’évader des règles étroites de la propriété individuelle et des bornes nationales. Le monde nous appartient, à toutes, à tous, autant que nous lui appartenons, nous toutes et tous. Je veux parler du monde que nous connaissons et de celui que nous ne connaissons pas, que nous devinons à peine, que nous imaginons volontiers. Le monde, pourtant, n’appartient à personne en particulier. Pensez-vous ?

« Avions et visas sont faits pour les argentés, les diplômés d’Europe, ceux qui ont des relations. Nous autres, qui ne possédons rien, nous n’avons que la mer, le danger et la clandestinité comme portes de sortie. Nous partons pour mieux être d’ici, nous endurons l’absence pour mieux accompagner les nôtres, et rapporter l’argent à nos familles. Tenir notre rôle. Notre plaisir n’est pas dans le départ mais dans la solidarité qu’il autorise et que l’éloignement ne saurait dissiper ».

A qui appartiennent ces chaussures sablonneuses ? Ne sont-elles pas celles de cette humanité qui, chaque semaine, chaque mois, chaque année, décide de quitter ces rivages pour risquer sa chance, de l’autre côté de cet océan qui s’en vient, repart, s’en vient, repart ? A moins que la mer ne l’avale et ne la disperse, cette humanité. Ainsi naissent les fantômes de la migration, qui effraient les sociétés riches d’Occident.

Ces chaussures sont des points de départ et d’interrogation.

Elles posent des questions nées au bord du monde, sur le sort de celles et ceux qui l’habitent tant bien que mal. Des questions sur le futur, la détresse du présent ; cette profanation du beau, du bonheur, qui brise les destins de milliers de personnes et qui, simultanément, leur donne des ailes, l’envie de partir, le désir d’une vie nouvelle.

Et si ces chaussures, embarcations échouées, étaient les signes d’une humanité rendue absente à elle-même, d’une humanité disparue dans le vide d’une époque troublée ?

Le grand saut plutôt que le grand soir ?

Alors peut-être que ces hommes, ces femmes et leurs enfants atterriront ailleurs dans l’espace et dans le temps, dans une époque déboussolée comme un futur qui perd la boule.

Simples hypothèses.

Points de départ, oui. Invitation au voyage, à la migration imaginale. Ces questions en formes de godasses invitent à la vigilance. Imagination et vigilance sont les bonnes amies des artistes.

Je me suis laissé guider par le chaos d’un rivage, là où l’océan vient, repart, vient, repart. J’ai allumé un feu et organisé mon bivouac à l’endroit où l’océan meurt et renaît à chaque seconde. Là où l’espoir bouillonne dans l’écume salée, où gisent les énigmes qu’il dépose aux pieds des terriens que nous sommes.

Les choses meurent dans le chaos tandis que d’autres y naissent. Il arrive que destruction et création vivent à proximité. L’optimisme de principe et la pensée positive m’exaspèrent autant que le défaitisme.

C’est inspiré par de tels états d’âme que j’ai poussé plus loin l’investigation littéraire. J’ai traqué mes projections pour dérouler mes chroniques à l’écran de mon ordinateur mobile, transporté dans un univers entre deux eaux. Science-fiction, poésie, réflexions, roman noir — les carrefours sont propices aux croisements, les croisements aux naissances. J’en profite tant que les câbles sont alimentés, tant que je dispose de l’excès d’énergie indispensable pour écrire, à côté des tâches exigées par l’économie du quotidien. Peut-être suis-je en train de tenter une forme de post-exotisme, inspiré notamment par Des anges mineurs, un recueil de narrats signé Antoine Volodine. Lui seul pourrait me le dire. Son livre repose, actif et silencieux, sur ma table de chevet tandis que j’écoute chanter Hubert-Félix Thiéfaine. Sa voix blanche m’accompagne dans mes investigations futuristes et mes délires réalistes.

Il est tard, mon feu crépite encore. Sur la plage j’entends l’enfant qui pleure et sa mère le réconforte.

Hier, l’immeuble derrière les dunes s’est fendu d’une belle balafre. La façade semblait vibrer dans l’air du soir. Le craquement du béton a tonné, j’ai d’abord pensé à un orage. Les forces de police ont évacué le quartier mais elles ne nous ont pas trouvé.

La terre a tremblé, les gens disaient, la terre a tremblé.

Il devient difficile de vivre en paix. A la radio ils ont annoncé une pointe de vent du nord. Demain il fera meilleur.

C’est là tout l’espoir que je nous souhaite.

© Le Contrebandier _ 4 décembre 2009

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