Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (III,9) : « Axiomes sur le drame » de Max dans la Schaubühne

troisième cahier, nouvelle traduction


« Axiomes sur le drame » de Max dans la Schaubühne [1]. A tout à fait le caractère d’une vérité onirique à laquelle d’ailleurs l’expression « Axiomes » convient bien. Plus elle se gonfle comme en rêve, plus il faut la saisir froidement. Les principes suivants sont énoncés :
L’essence du drame réside dans un manque, telle est la thèse.
Le drame (sur scène) est plus complet que le roman, parce nous voyons tout ce qu’autrement nous ne faisons que lire.
Ce n’est ainsi qu’en apparence, car dans le roman le poète ne peut nous montrer que ce qui est important tandis que dans le drame nous voyons tout, l’acteur, les décors, donc pas seulement ce qui est important, mais moins que ça. Au sens du roman le meilleur drame serait par conséquent totalement dépourvu de stimulation, p.e. un drame philosophique qui serait lu par des acteurs assis dans un décor de chambre quelconque.
Et pourtant le meilleur drame est celui qui procure le plus de stimulation dans le temps et l’espace, se libère de toutes les exigences de la vie, se limite seulement aux discours, aux pensées dans des monologues, aux points essentiels de l’action, régit tout le reste avec des stimulants et, hissé sur un bouclier porté par les acteurs, les peintres, les metteurs en scène, ne suit que ses inspirations les plus hautes.
Ce qui est faux dans cette conclusion : elle change de point de vue sans l’annoncer, voit les choses tantôt selon l’auteur, tantôt selon le public. Une fois admis que le public ne voit pas tout comme l’auteur, que la représentation a surpris l’auteur lui-même
29 X 1911 dim.
il a quand même porté la pièce en lui avec tous ses détails, il a progressé de détail en détail et c’est seulement parce qu’il a rassemblé tous les détails dans les dialogues qu’il leur a donné leur poids et leur force dramatiques. C’est ainsi que le drame, dans son développement supérieur, tombe dans une humanisation insupportable que l’acteur, avec le rôle qui lui est imposé et qu’il porte dans un souffle autour de lui disloqué effiloché, a pour devoir de tirer vers le bas et de rendre supportable. Le drame flotte donc dans l’air, mais pas comme un toit porté par la tempête, mais comme un bâtiment tout entier dont les murs de fondation ont été arrachés de terre avec une force aujourd’hui encore très proche de la folie.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 5 janvier 2015

[1Axiome über das Drama. In : Die Schaubühne 7, vol 2, Nr 38, 21. septembre 1911, pp. 227-229.

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