Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (III,16) : C’est une vieille habitude à moi

troisième cahier, nouvelle traduction


C’est une vieille habitude à moi de ne pas laisser les impressions pures, qu’elles soient douloureuses ou joyeuses, pourvu qu’elles aient atteint leur maximum de pureté, se perdre de façon bienfaisante dans tout mon être, mais de les brouiller et de les pourchasser avec de nouvelles impressions imprévues et fragiles. Ce n’est pas une mauvaise intention visant à me faire du mal, mais c’est une faiblesse dans ma capacité à supporter la pureté de cette impression, faiblesse qui ne se reconnaît pas comme telle, et qui, dans le silence intérieur, préfère s’en sortir en faisant surgir une nouvelle impression apparemment arbitraire, au lieu de se dévoiler et d’appeler d’autres forces à l’aide, ce qui serait la seule chose juste à faire. Samedi soir, p.e., après avoir écouté la nouvelle réussie de Mademoiselle T. [1], qui, à vrai dire, appartient plus à Max, lui appartient du moins dans une plus large mesure avec une plus grand part supplémentaire que l’une de ses propres œuvres, après avoir écouté Concurrence, l’excellente pièce de Baum, où l’on peut voir la force dramatique au travail et dans ses effets de façon tout aussi ininterrompue que lorsqu’un artisan fabrique un objet devant vous, après avoir écouté ces deux poèmes j’étais si abattu et mon espace intérieur, déjà assez vide depuis plusieurs jours, s’était tellement empli de manière si brusque d’une lourde tristesse que, sur le chemin de la maison, j’ ai déclaré à Max qu’on n’arriverait à rien avec Richard et Samuel [2]. Sur le moment, cette déclaration ne m’a pas demandé le moindre courage, ni envers moi-même ni envers Max. La discussion qui a suivi m’a troublé un peu parce que R et S étant loin d’être alors ma préoccupation principale, je n’ai pas trouvé de réponses valables aux arguments de Max. Mais lorsqu’ensuite je me suis retrouvé seul et que non seulement ma tristesse a cessé d’être troublée par la discussion, mais aussi que la consolation presque toujours efficace liée à la présence de Max a disparu, mon désespoir s’est développé tellement que ma pensée a commencé à se décomposer (c’est à ce moment, alors que je fais la pause du dîner, qu’entre Löwy dans l’appartement et me gêne et me réjouit de 7 heures à 10). Mais au lieu d’attendre la suite des événements à la maison, j’ai lu dans le désordre deux numéros d’Action [3], quelques pages de Die Missgeschickten [4], et aussi, pour finir, mes notes sur Paris, et je me suis allongé dans mon lit, à vrai dire plus satisfait qu’auparavant, mais endurci. Quelques jours auparavant, il s’était passé quelque chose de semblable quand j’étais revenu d’une promenade, façon très claire d’imiter Löwy avec la force de son enthousiasme tournée extérieurement vers mon but. Là aussi, j’avais lu et j’avais parlé de manière confuse à la maison avant de m’effondrer.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 22 janvier 2015

[1Brod écrivait alors avec sa future épouse, Elsa Taussig, une nouvelle intitulée Weiberwirtschaft.

[2Roman composé ensemble par les deux amis, du moins le premier chapitre paru en revue en 1912.

[3Revue hebdomadaire créée en février 1911 à laquelle collaboraient notamment Max Brod, Franz Blei, Oskar Baum, Franz Werfel.

[4Roman de Wilhelm Schäfer.

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