Œuvres ouvertes

La traille / Ingeborg Bachmann

Die Fähre, publié pour la première fois en 1946, une ébauche porte la date du 8 juillet 1945. Première traduction en français par Miguel Couffon, Actes Sud, 1993, sous le titre « Le Passeur » - ici nous donnons la nouvelle traduction de Françoise Rétif.

Au plus fort de l’été, le fleuve, porté par sa pente, est un chant aux mille voix dont le grondement emplit le pays alentour. Mais près de la rive, il est plus tranquille et murmure, comme absorbé en lui-même. Il est large et sa force qui s’étend au milieu du pays signifie la séparation. Vers le Nord, la vallée est sombre et dense, proches, les collines se succèdent, couvertes de forêts qui s’y accrochent en voûtes ascendantes, et au loin s’élèvent les hauteurs plus escarpées qui, les jours clairs et cléments, dessinent un arc tendre vers l’intérieur des terres. Au-dessus du fleuve, dans le premier obscur de l’étroitesse boisée, se dresse le manoir. Le passeur Josip Poje le voit chaque fois qu’il fait traverser les hommes et les charges. Il ne cesse d’être là devant lui. Il est d’une blancheur brûlante qui soudain flamboie devant ses yeux.

Les yeux de Josip sont jeunes et perçants. Il voit quand, au loin, les branches ploient dans les fourrés, il flaire les hôtes de la traille, que ce soient les tresseuses de panier qui vont chercher l’osier sur l’autre rive, ou bien les artisans. Parfois, c’est un étranger qui arrive ou des groupes d’hommes riant fort accompagnés de femmes radieuses aux habits bigarrés.

L’après-midi est d’une chaleur torride. Josip est seul avec lui-même. Il se tient là, debout sur la passerelle qui, de la rive, franchit la longue étendue de sable mou. L’embarcadère est construit dans la solitude des broussailles encombrées de sable et de pierres qui s’étendent jusqu’à se changer peu à peu en prairies et champs. Le regard n’embrasse pas la rive, il se noie chaque fois dans les fourrés que parcourent comme de fraîches cicatrices de petits chemins tracés récemment dans la terre. Seule l’alternance des nuages, en ce jour instable, apporte quelque changement. Sinon le calme est pesant, la chaleur et son silence imprègnent toutes choses.

Une seule fois Josip se tourne et regarde le manoir sur l’autre rive. L’eau s’étend entre eux, mais il aperçoit le « maître » debout derrière une fenêtre. Lui, Josip, peut rester des heures entières immobile, debout ou allongé, il peut jour après jour écouter la même eau chanter, mais le maître dans la maison blanche qu’ils appellent parfois le « château », doit porter en lui une certaine agitation. Il se tient tantôt à une fenêtre, tantôt à une autre, parfois il descend à travers la forêt si bien que Josip pense qu’il va vouloir traverser le fleuve, mais le maître lui signifie que non autant que le grondement de l’eau le permet. Il erre le long de la rive et s’en retourne. Josip voit cela souvent. Le maître est très puissant, il inspire la crainte et le désarroi, mais il est bon. Tous le disent.

Josip n’a plus envie de penser à cela. Son regard scrute les chemins. Personne en vue. Il rit. Il a désormais ses petites joies. C’est déjà un homme, mais il prend toujours plaisir à chercher des galets dans le sable. Il marche avec circonspection dans le sable humide et meuble. Il soupèse la pierre dans ses mains, puis en se penchant lance son bras et le caillou présomptueux fend l’air en sifflant au-dessus des ondes, rebondit une fois, deux fois. Trois fois. Si Josip persévère, les pierres peuvent ricocher huit fois. Encore faut-il qu’elles ne soient pas trop lourdes.
Heure après heure, le temps s’écoule. Le passeur est depuis longtemps déjà un rêveur muet et renfermé. Le mur des nuages grandit au-dessus des montagnes lointaines. Peut-être l’éclat du soleil va-t-il bientôt disparaître et tresser des liserés d’or dans les palais de brume blanche. Peut-être Maria viendra-t-elle alors aussi. Elle viendra tard, une fois de plus, et portera dans son panier des baies sauvages et du miel et du pain pour le maître. Josip devra lui faire traverser le fleuve et il la suivra des yeux quand elle rejoindra la maison blanche. Il ne comprend pas pourquoi Maria doit apporter toutes ces choses dans la maison du maître. Qu’il envoie donc ses gens !

Les fins d’après-midi apportent la confusion. Les doutes se dissipent avec la fatigue. Les pensées empruntent des chemins secrets. Le maître n’est plus jeune. Il ne nourrit sans doute plus d’exigences aussi douloureuses que celles du jeune Josip. Pourquoi Maria doit-elle penser à lui, alors que lui ne se soucie pas d’elle, mais pense à de grandes choses qui sont incompréhensibles et sombres pour elle ! Elle a beau aller chez lui très souvent, il ne la verra pas si elle ne dit mot. Il ne comprendra pas ses yeux et la renverra, elle et son silence. Il ne saura rien de sa tristesse ni de son amour. Et l’été passera, et en hiver Maria devra danser avec lui.
Les mouches et moucherons qui s’animent tant après le coucher du soleil, commencent déjà à s’agiter. Elles cherchent inlassablement en dessinant dans l’air des cercles tranquilles jusqu’à se rencontrer soudain. Puis elles se détachent et reprennent leur vol, jusqu’à ce que tout cela se répète. Quelque part, des oiseaux chantent encore, mais on les entend à peine. Le grondement du fleuve est espérance qui étouffe tout le reste en soi. C’est un tumulte plein d’appréhension et d’excitation. Une fraîcheur se lève avec, en elle, un penser morose. Même aveugle on verrait la tache blanche du mur sur l’autre rive briller à travers la forêt.

Le soir est là. Josip songe à rentrer à la maison, pourtant il attend encore. C’est difficile de prendre une décision. Voilà qu’il entend à présent Maria qui arrive. Il ne regarde pas dans sa direction, il ne veut pas regarder, mais les pas en disent assez. Elle le salue hésitante et embarrassée. Il la regarde.

« Il est tard », dit-il. Sa voix est pleine de reproche.

« Tu ne fais plus passer ? »

« Je ne sais pas », réplique-t-il. « Où veux-tu encore aller ? » Il est dominé par une inflexibilité étrangère.

Elle n’ose pas répondre. Elle est devenue muette. Le regard de Josip est un verdict. Il remarque qu’elle ne porte rien. Elle n’a ni panier, ni sac, ni foulard arrondi en baluchon. Elle n’apporte qu’elle-même.

Cette fille est une écervelée. Il est très étonné et ne la comprend pas et la méprise un peu. Mais les nuages ont revêtu leur liseré de braise. Les vagues dans le courant sont plus lentes et plus larges que durant le jour, les remous au milieu plus sombres et plus dangereux. Personne ne se risquera à présent sur l’eau en bateau. Seul la traille est sûre.
Le vent caresse le front brûlant de Josip sans l’apaiser. Une excitation qui l’irrite le jette dans le trouble. Le câble de la traille produit le lien, résout l’insondable profondeur et fait signe en ligne droite et infailliblement vers l’autre rive, vers la maison blanche.

« Je ne fais pas passer », dit-il à Maria en signe de refus.

« Tu ne veux pas ? ». Un pressentiment saisit la jeune fille. Elle lève et agite une petite bourse, jubilante : « Je te paierais deux fois plus ! »

Il rit, délivré : « Tu n’auras pas assez d’argent. Je ne fais plus passer ».

Pourquoi reste-t-elle plantée là ? Le bruit des pièces sonnantes et trébuchantes s’évanouit. La confiance et la prière se lisent sur son visage. Cela renforce le refus et le reproche de Josip.

« Le maître ne te regardera pas. Ta robe n’est pas élégante, et tes souliers sont grossiers. Il te chassera. Il a d’autres pensées en tête. Je le sais, car je le vois chaque jour ». Il inquiète la fille. Après une minute de réflexion, elle a les larmes aux yeux.

« En hiver, le maître ne sera plus là. Il t’oubliera vite ». Josip est un mauvais consolateur. Il est soucieux. Il va quand même lui faire traverser la rivière. Le désarroi grandit sur son visage. Il regarde à terre. Mais il n’y a rien d’autre à voir que la profusion du sable. Un beau projet se dissout dans la vacuité d’un regard fixe et indécis.

Maria se tourne lentement pour partir ; pour la seconde fois en ce soir d’été, il ne la comprend pas.

« Tu t’en vas ? », demande-t-il.
Elle s’arrête. Il se réjouit. « Je vais bientôt partir moi aussi ».

« Vraiment ? »

Il s’affaire sur la traille. « Je pense à l’hiver. Tu danseras avec moi ? »

Elle regarde la pointe de ses souliers. « Peut-être… Je veux rentrer maintenant ».

Un instant plus tard, elle est partie. Le passeur Josip Poje pense qu’elle est peut-être triste malgré tout. Mais l’hiver sera gai. Josip cherche une pierre et la lance sur l’eau. Le fleuve est étrangement trouble et dans le soir terne les vagues ont perdu leur couronne d’écume argentée. Ce ne sont plus qu’un grand flot gris qui s’enfonce avec force dans le pays et signifie la séparation.

Traduction de Françoise Rétif

© Ingeborg Bachmann _ 18 mars 2010

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)