Œuvres ouvertes

Extraits du journal de guerre (1945) / Ingeborg Bachmann

Ces extraits de journal furent publiés pour la première fois avec l’autorisation bienveillante de l’ayant droit dans le cadre de l’exposition « Ecrire contre la guerre » conçue par le Professeur Hans Höller avec le soutien de l’association Ingeborg Bachmann (« Literatur-Verein zur Förderung von Werk- und Kunstverständnis Ingeborg Bachmann) à Vienne.

Que feras-tu Dieu, si je meurs... Je ne monte plus vers l’abri. Les T. sont morts, et Ali [Ali est un chien] s’est éteint le jour suivant. Notre Ali. Dans la rue, il n’y a plus personne. Il fait si beau. J’ai mis un siège dans le jardin, et je lis. J’ai pris la ferme décision de continuer de lire quand les bombes tombent. Le Stundenbuch [1] est tout fripé et sali. C’est ma seule consolation. Et Baudelaire ! Bientôt nous tomberons dans les froides ténèbres, adieu vive clarté [2], je n’ai plus besoin de regarder le livre. Hier est passé le plus gros escadron jamais vu par ici. Le premier a continué son chemin, le deuxième a déversé ses bombes. Le grondement fut si violent que j’en ai perdu le souffle, et puis je suis tout de même allée dans la cave, ce qui est ridicule dans notre petite maison, car elle ne résisterait pas à une petite bombe, à plus forte raison à une bombe de 100 kg. Il paraît que dans le centre de la ville, c’est horrible à voir, et ici aussi on dirait la fin du monde. Mais je n’ai plus peur, seulement quand les bombes tombent un sentiment physique, quelque chose qui se crispe en moi. Mais dans ma tête, j’ai fait mon testament. Peut-être est-ce un péché de rester ainsi simplement assise à regarder le soleil. Mais je ne peux plus aller dans l’abri, pendant des heures, alors que l’eau suinte le long des parois de roc et que l’air est tellement vicié qu’on perd à moitié connaissance. Il est certes interdit de parler à cause de l’air, mais ces masses hébétées et muettes sont également insupportables. La pensée de périr là avec tous comme dans un troupeau me fait horreur. Au moins dans un jardin. Au moins au soleil.

A. a dit aujourd’hui que nous ne devions plus nous éloigner quand la sirène sonne l’alerte maximale. Il est comme fou. Tôt ce matin, il a vu la petite chaîne d’argent avec la croix que Wilma porte autour du cou et l’aurait presque jetée au bas de l’escalier de fureur. Demain matin, à 7 heures, nous devons tous nous rendre dans les champs devant Annabichel pour creuser des fossés. « Klagenfurt doit être défendue jusqu’au dernier homme et la dernière femme », a-t-il hurlé. Nous nous sommes tout de suite concertées, Wilma et moi. Elle ne doit pas y aller, il faut qu’elle aille voir ses frères et sœurs. Leur maison a été bombardée, ils ont tout perdu et sa mère se trouve on ne sait où, gravement malade, en danger de mort. J’irai seule demain pour tâter le terrain et trouverai si nécessaire une excuse pour elle. Issi, la bonne, la chère Issi m’a consolée, nous sommes retournées en bordure de forêt et finalement nous avons même ri. Le « Monsieur à couvert » était de nouveau là et tournait en rampant à vingt mètres de nous comme une belette qu’on aurait débusquée. A chaque fois que les chasseurs-bombardiers tiraient sur les trains, il sortait la tête des buissons et criait hystériquement : « A couvert, Mesdames, à couvert ! » - Et Issi, qui s’étouffe à moitié quand elle est prise de rire, a fini par se mettre à sangloter et dire : « Comme il a de bonnes manières ! » Puis elle m’a raconté la dernière blague, qu’elle tient de la pharmacie, et nous avons mangé des pommes de terre froides. Demain, il va falloir être futée.

Tous les enfants étaient là avec leur pelle pour creuser, mais pas un seul enseignant, A. non plus, naturellement. Naturellement, ce sont les filles chefs de classe qui étaient responsables, mais tout ce troupeau de moutons n’a pas pris conscience de ce que ces Messieurs les professeurs dans leur perfection osent se permettre. De rage, je me suis acharnée à planter ma pelle dans le sol dur, je ne me sentais absolument pas mal, mais je devais être toute blanche, car la fille à côté de moi, au bout d’une demi-heure, m’a dit : « ça ne va pas ? » J’ai murmuré quelque chose d’incompréhensible entre mes dents, mais ne cessais de penser que c’est d’une injustice à hurler la façon dont on nous traite. Ces adultes, ces Messieurs les « éducateurs » qui veulent nous faire tuer. Quand la sirène a donné l’alarme, quelques enfants parmi les plus petits se sont mis à s’agiter, pas de maison ni de cave alentour, et les usines à proximité ! A proximité, se trouvait une cabane de bois et une pépinière bombardée. Mon vélo était là et j’ai dit que je devais m’asseoir un instant. Pour mon malheur, juste avant quelques chefs plus âgés de la Jeunesse hitlérienne sont venus contrôler les tranchées et crier « Continuez ! » Malgré cela, je suis partie, me suis adossée contre le mur de la cabane et comme personne ne pouvait vraiment me voir, j’ai sauté sur mon vélo et me suis enfuie. Les bombes ont commencé à tomber quand j’étais dans la Pischeldorferstrasse, je me suis couchée dans un vieux cratère de bombe, dans la prairie, et suis repartie une demi-heure plus tard pour retrouver Wilma.

Wilma est calmée. Ni elle ni moi n’allons plus à l’école. De toute façon tous les professeurs ne peuvent pas encore nous connaître. A. ne me connaît probablement pas du tout. Et H. ne dira sûrement rien. Wilma a peur que nous soyons fusillées pour désertion. Mais dans le tourbillon actuel, je pense qu’il est exclu que quelqu’un se préoccupe de nous.
Dans la cave, j’ai rassemblé le plus gros de mes affaires. Celles que j’emporterai dans la vallée de la Gail, le moment venu. Mais pour l’instant, je reste encore. Dans une caisse, j’ai trouvé Liselotte. Je lui ai mis la robe rose à ruche et elle dort maintenant avec moi dans mon lit. Elle ne peut plus dire “ Maman ”, et moi non plus. Ah ! Maman, maman ! Et mon petit Heinz, mon ange. Pas de courrier. Rien.

Non, avec les adultes, on ne peut vraiment plus parler.

Tous ceux qui habitent dans une ceinture de 10 kilomètres ont besoin d’un laissez-passer. Vellach se trouve encore dans la zone frontalière. Si l’on veut un laissez-passer ou que l’on cherche un travail, on doit aller à la FSS4. Je ne sais pas ce que cela signifie, certains disent Secret Service, mais c’est absurde, bien sûr. J’y suis allée aujourd’hui et je n’ai pas eu longtemps à attendre. Il y avait deux Anglais dans le bureau, l’un a l’air très sauvage, il a une barbe, il est probablement originaire d’Afrique du Sud ; l’autre est petit et plutôt laid, lunettes, parle couramment l’allemand avec un accent viennois. Le Sud-africain parle mal, il écorche l’allemand. Le petit me fit remplir les formulaires, puis les examina et dit : « Ainsi, vous êtres bachelière ». Je crois qu’il était étonné, parce que toutes les autres filles sont des paysannes. Puis il dit : « Naturellement BdM5 ». J’ai brusquement été prise de nausée et n’ai pas réussi à prononcer un seul mot, ai seulement acquiescé de la tête. J’aurais pu lui dire que je ne suis probablement plus sur aucune liste, parce que je n’ai pas été prise à 14 ans et n’ai pas non plus prêté serment, et qu’après on n’est jamais plus venu me chercher et n’y suis pas allée non plus. Mais je ne sais pas ce que j’avais. J’ai pensé en moi-même que tous les gens lui racontaient qu’ils n’avaient jamais participé, qu’ils avaient seulement été obligés, et j’ai aussi aussitôt pensé qu’il ne croirait pas un mot de ce que je lui dirais. Finalement il dit encore : « Etes-vous sûre de ne pas avoir été chef de groupe : réfléchissez bien encore une fois. Nous l’apprendrons de toute façon, si vous l’avez été. » Je réussis tout de même à dire : « Non ». Mais je crois que je suis devenue toute rouge et encore plus rouge de désespoir. Je ne comprends pas pourquoi on rougit et tremble lorsqu’on dit la vérité.

Hier je suis allée m’enquérir de mon laissez-passer. Le Sud-africain était seul, et il faudra que j’y retourne ; cela prendra encore quelques jours pour l’avoir. En dessous des autorités de district, devant le marchand de légumes, l’autre est descendu subitement de son vélo. Il se souvenait encore de mon nom, et il était transformé, plus du tout moqueur, mais plutôt gêné. Il s’appelle Jack Hamesh. J’étais aussi très gênée. Il m’a demandé où j’habitais à Vellach et m’a accompagnée jusqu’au pont. Je ne sais pas pourquoi il a voulu parler avec moi. Il m’a demandé si l’oncle Christl est l’un de mes parents, et bien sûr j’ai répondu que oui et ajouté que presque tous ceux qui s’appellent B. ont un lien de parenté avec nous. Pour quelle raison c’est justement l’oncle Christl, qui a été interné dans un camp, alors que ce sont les G. et les M. qui furent les Nazis les plus sauvages de tous, ça, je ne le sais pas ; tous disent que, derrière tout cela, il y a les G. qui ont toujours représenté la concurrence dans le pays, et maintenant les uns dénoncent les autres et les Nazis en particulier se dénoncent entre eux, car chacun pense qu’il pourra ainsi se tirer d’affaire. Je n’ai bien sûr pas dit un mot de ce que je pensais, il n’aurait sûrement pas compris, et je le connais à peine. Je ne sais pas non plus ce qu’il attend de moi.

14 juin. Je suis encore toute retournée. Jack Hamesh était ici, cette fois il est venu en Jeep. Tous au village ont regardé naturellement et S. a franchi deux fois le torrent pour observer ce qui se passait dans le jardin. Je l’ai amené au jardin, car Maman est alitéeen haut. Nous nous sommes assis sur le banc et j’ai commencé à trembler terriblement de nouveau, à tel point qu’il a dû penser que j’étais folle ou que j’avais mauvaise conscience ou Dieu sait quoi. Et je ne sais absolument pas pourquoi. Je ne sais plus non plus de quoi nous avons parlé au début, mais subitement ce fut de Thomas6 et Stefan Zweig et Schnitzler et Hofmannsthal. J’étais si heureuse, il connaît tout et il m’a dit qu’il n’aurait jamais pensé qu’il trouverait une jeune fille en Autriche qui ait lu tout cela malgré l’éducation nazie. Et soudain tout fut différent et je lui ai tout raconté des livres. Il m’a raconté qu’il avait été emmené en Angleterre dans un transport d’enfants, en 38, avec d’autres enfants juifs, il avait déjà 18 ans à cette époque, mais son oncle a réussi à le faire partir, ses parents étaient déjà morts. Maintenant je sais pourquoi il parle aussi bien l’allemand, ensuite il a rejoint l’armée anglaise et maintenant, dans les zones d’occupation, il y a de nombreux anciens Allemands ou Autrichiens qui travaillent dans les bureaux de la FSS, à cause de la langue et parce qu’ils connaissent mieux le pays. Nous avons discuté jusqu’au soir, et il m’a baisé la main. Je suis tellement bouleversée et heureuse, à peine était-il parti que je suis montée dans le pommier, il faisait déjà nuit, et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et me suis dit que j’aimerais ne plus jamais me laver la main.

Jack vient chaque jour maintenant, et je n’ai encore jamais autant parlé de ma vie. Il m’apporte toujours des livres maintenant. Il n’aime pas trop les poèmes. La plupart du temps nous discutons histoire et idéologie. Il explique très bien, et je ne me gêne plus du tout devant lui, et je lui pose toujours des questions, quand je n’ai pas encore entendu parler de quelque chose. A présent, nous sommes en plein socialisme et communisme (si Maman entendait « communisme », elle pourrait bien s’évanouir !), mais il faut naturellement tout connaître et étudier précisément. Je lis Le Capital de Marx et un livre de Adler. J’ai dit à Jack que j’aimerais étudier la philosophie et il me prend tout à fait au sérieux et trouve que c’est bien. Il n’y a que les poèmes dont je n’ai rien dit.

L. m’a emprunté mes chaussures, à cause de Bob. Je veux bien les lui prêter de temps en temps, mais à présent elle les met tout le temps, et moi je dois me balader avec les vieilles pantoufles, même quand Jack vient. Maman aussi pense qu’elle est vraiment sans-gêne. Jack la trouve très intelligente, et elle se joint à nous parfois, quand elle a le temps, alors c’est plus drôle, je crois qu’elle lui plaît bien aussi, comme à tous naturellement, mais ça ne me fait rien. Il n’y a pas moyen de parler de choses raisonnables avec elle en ce moment, elle plane dans les hautes sphères. Je commence à douter qu’elle devienne un bon médecin, car danser, être en société et flirter sont plus importants pour elle. Elle a beaucoup changé. Je crois que son père aussi se fait du souci. Bob lui a offert une voiture, maintenant comme cela elle en a deux, la voiture de service de la Croix Rouge et la sienne propre, et Bill, qui est devenu mélancolique lui sert de chauffeur dans ses allers et venues. Il est si bête et débonnaire.

C’est ainsi. Tous parlent de moi, naturellement aussi toute la parenté. « Elle va avec le Juif ». Et Maman est naturellement très nerveuse à cause des commérages, et elle ne peut absolument pas comprendre ce que tout cela signifie pour moi ! Parce qu’elle ne faisait que tourner autour du pot, c’est moi qui ai abordé le sujet aujourd’hui, alors que nous faisions à manger, et je lui ai dit que nous n’avions jamais rien dit qui n’ait pu être entendu par un tiers, et elle le sait bien elle-même et n’a besoin de personne pour s’en rendre compte. Elle me connaît, non ! Mais ce n’est pas pour cela, mais à cause du « avec le juif ». Alors je lui ai dit que je parcourrai Vellach et Hermagor dix fois dans les deux sens, avec lui, alors ce sera vraiment le branle-bas général !

C’est le plus bel été de ma vie, et même si j’atteins l’âge de cent ans — cela restera le plus beau printemps et été de ma vie. Tous disent : la paix ne change pas grand-chose. Mais pour moi la paix, c’est la paix ! Les gens sont tous terriblement bêtes ; se sont-ils donc attendus à ce que, après une telle catastrophe, advienne du jour au lendemain le pays de Cocagne ! Que les Anglais n’aient rien d’autre en tête que de nous faire mener la vie de château ? Mon Dieu, qui aurait pu seulement penser il y a quelques mois qu’il serait possible ne serait-ce que de survivre ! Je me rends tous les jours de nouveau sur la Goria, seule et pour rêver, pour rêver merveilleusement ! J’étudierai, je travaillerai, j’écrirai ! Je vis, oui, je vis. Ô Dieu, être libre et vivre, même sans chaussures, sans tartine beurrée, sans bas, sans …, Allons donc, c’est une époque magnifique !

Traduction de Françoise Rétif

© Ingeborg Bachmann _ 19 mars 2010

[1Rilke, Le livre d’heures

[2En français dans le texte

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