Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Enriqueta Ochoa, vers une lumière plus grande

Un lyrisme qui célèbre les noces du religieux et du sensuel

On pourrait avancer sans crainte de se tromper que Enriqueta Ochoa a vécu de, par et pour la poésie. Tout entière possédée par la flamme incandescente du lyrisme, elle maniait cette flamme avec passion mais en toute simplicité. En la lisant il nous est possible d’en retrouver la trace, d’en suivre le sillon et par là de ressentir les émotions qui ont pu faire chavirer son cœur dans un sens ou dans un autre, de voir les couleurs et de humer les parfums qui l’ont accompagnée tout au long de sa vie et qui l’ont aidée à endurer les difficultés et les douleurs de l’existence.
Il s’agit d’une poésie religieuse et sensuelle, pour ne pas dire érotique, et il y a là une audace qui, toutes proportions gardées, ferait penser à Thérèse d’Avila ou à Jean de la Croix si cette œuvre n’était pas insérée dans une époque et une société résolument matérialistes. Elle lui a valu maints rejets, reproches, censures, silences gênés et réprobateurs de la part des uns et des autres : conservateurs d’un côté, progressistes de l’autre. Long fut le parcours singulier et solitaire avant que Ochoa soit reconnue comme une des meilleures poétesses de son temps, avec Rosario Castellanos, Aurora Reyes et quelques autres.
En égrenant avec dextérité mais sans pathos les grands thèmes de la séduction, de l’amour, de la séparation, de la souffrance, on comprend son goût et son dégoût pour la condition humaine, sa pitié pour la grandeur et la petitesse de ses semblables, sa conscience lucide de l’inexorabilité du mal.
Nourrie sans doute des vers de Rilke, notamment dans Le livre de la pauvreté et de la mort (« Il venait de la lumière et allait vers une lumière plus grande / et sa cellule était pleine d’allégresse »), elle a maintenu envers et contre tout sa foi hétérodoxe et a toujours réaffirmé son espoir : « Il y a de la lumière dans ma chambre d’hiver, / au-delà de la nuit il y a aussi de la lumière. »
Elle a chanté la joie, celle de la maternité et de la vie : c’est un chant qui provient des entrailles mêmes de la terre et qui se veut défense de la femme, dont les droits étaient – et le sont encore trop – niés par un machisme tout-puissant, notamment en ce qui concerne l’autorité cléricale, paternaliste, obscurantiste.
Ce chant n’est pas sans ignorer le côté sombre des choses. Il se laisse aller parfois à une sorte de fatalisme de la douleur pouvant pousser au suicide, en toute authenticité quoique toujours sur un ton serein et non dénué d’un humour détaché : « en attendant la minute distraite où je me brûlerai la cervelle / un jour d’automne ; / lors d’une de ces fuites du mystère / où Dieu a, sans le vouloir, un moment de distraction. »
Née en 1928 à Torreón, état du Coahuila, décédée à Mexico en 2008, Enriqueta Ochoa a enseigné la littérature espagnole dans plusieurs universités du Mexique, dont l’UNAM. Elle a publié de nombreux recueils de poésie, entre autres : Las urgencias de un Dios (« Les urgences d’un Dieu ») en 1950, Los himnos del ciego (« Les hymnes de l’aveugle ») en 1968, Las vírgenes terrestres (« Les vierges terrestres ») en 1969, Retorno de Electra (« Le retour d’Électre ») en 1978. Son œuvre a été couronnée par la médaille de « Bellas Artes » en 2008.

Présentation et traduction de Philippe Chéron

La mort

En cheminant depuis toujours à mes côtés
elle m’a soufflé au visage des tempêtes incendiaires ;
elle m’a parrainée lors de mes noces avec la terre ;
elle a soumis ma gorge à la soif des sables ;
et par un bel été sa course a commencé
le long des collines nocturnes de mes veines.

C’est dans cette prison que s’est enfermée
sa silhouette étriquée qui n’a jamais connu de frontières.
Elle a mêlé à ma chair ses habitudes de cire
et à force de modeler et de pétrir sans cesse
elle m’a donné d’innombrables visages ;
de ses deux mains rêches elle a dévêtu mon attente
et à la lumière brune et cendreuse de l’intempérie
elle a jugé éternelle ma longue nudité.

Vision du monde

Je contemple ma propre marche vers le néant,
adolescence de plage dominée
par les vagues dispersées des océans.
Je regarde l’ardeur vivace de midi
qui grimpe aux arbres et se rassemble
pour préparer un défilé de masques.

Je contemple la ligne azurée des yeux mouillés
qui parcourt mon corps et voit l’infini ;
elle me fait mal, elle me brise jusqu’à l’insomnie
pour d’occultes raisons sans paroles.

Je contemple le vide profond des braises
et le foyer sans feu ;
l’été malmené de tigres élimés.
Et je perçois un enfer de cendres.

Je contemple le papier qui ment et ment toujours,
parce qu’il ne sait pas écouter, parce qu’il ne peut pas.
J’en ai brûlé mes pupilles à force de tant regarder
et au-dedans quelque chose bouge et me fait fleurir.
Tout finit par pleuvoir, comme il se doit !

Si je pouvais
si je pouvais le faire revenir.

Au bâtisseur de temples, en sanglotant…

Dans les gerçures de ses mains
mille nuits pouvaient s’enfoncer,
et impossible de les retrouver.
Au contact de ses mains les miennes étaient râpées.
– Descend, lui ai-je dit.
Les griffonnages parfumés de pluie
adoucissent le vent de la saison chaude.
Laisse l’échafaudage, le fil à plomb, la truelle,
le mortier ;
ne vois-tu pas que la mort sur les flancs
est en train de boire ton souffle ?

– Je suis la nostalgie d’un rêve,
répondit-il,
toi aussi la mort te boit par la poitrine…

Et les coups de truelle ont continué
troublant le silence d’or de midi,
tandis que ses larges épaules réverbéraient en croix.
Un frêle tremblement d’astres a roulé dans mes yeux.
Laisse-moi monter avec toi,
donne-moi la truelle la plus lourde,
le torse exposé au soleil le plus brûlant
mon argile en resplendira de douleur.
Et soudain, les crevasses de ses mains
ont brillé dans les miennes.
(1954)

Il est vrai que les germes ne s’arrêtent pas

Pour Santiago Roel

Je n’ai plus cette écharde qui me déchirait la gorge.
Et maintenant il se fait un silence
dans lequel la lumière prend
la forme d’une larme,
captivité généreuse du cri
qui nous fait descendre vers la poitrine
pour y boire la mort de ceux que nous aimons.

Alors que ma main fuyante court
sur le papier,
et que tremble la lumière rougeoyante des fenêtres au loin,
le vacarme cristallin
de ceux qui commencent à vivre
me parvient depuis les dalles célestes
d’un parc sous la lune.
Il est vrai que les germes
ne s’arrêtent pas,
ils progressent dans leur obscurité
s’ouvrent la voie
avec une force aveugle
qui ne saurait mourir.
Par quelle fissure la vie nous vient-elle et s’en va-t-elle ?
(1967)

La sécheresse

Pour Oscar Flores Tapia

I
L’homme est agenouillé
en un long cordon qui écrase les trottoirs.
Un crépon de silence descend sur son corps terreux,
sur son visage chauffé à blanc par le soleil,
sur le fébrile tourbillonnement de ses bras
que la sécheresse a chiffonnés.

Si quelqu’un lui fendait l’âme,
de son centre chaud sortirait
non pas un gémissement,
mais cette tiède résignation des cieux d’octobre
qui paisiblement se cambrent sur les plaines
comme un œil de lait suave.

De ses lèvres ne s’élève pas le blasphème,
il a la mâchoire forte, la ferveur d’une gigantesque flambée,
l’obstination de l’invisible métier à tisser de Pénélope,
la calme pudeur…

II
La rivière est une créature vivante
Dieu y fait courir le tremblement émerveillé
de son essence.
C’est la configuration de nos visages,
et depuis des années elle n’a été
qu’un giron de lumière obscure.

Saint Isidro, écoute le battement des muscles tendus,
de ces cuisses de poulains qui dès l’aurore,
dans les champs, frappent la terre
avec un écho invariable.
Humecte les langues assoiffées d’hymnes
dans les plantations.
Ferme cette blessure,
cette palpitation qui étouffe, accorde-leur une trêve.
Je veillerai, je creuserai,
parce qu’il faut parvenir
au flux vermeil de leur cœur,
pour que la rivière nous ouvre le cristal de leurs pupilles
et se répande, et verse ses gouttes
de parcelle en parcelle.

III
Et quand la rivière s’ouvre
et fait frémir la pulpe obscure des sillons,
quelle meute avide se déchaîne
derrière les bureaux, en pressant
et en s’éclairant avec l’huile
des mains campagnardes ?
En bouleversant l’ivresse des cœurs vierges,
en harcelant de sa marée de sables mouvants
l’homme agenouillé…

Comme tu vois, nous souffrons d’une double sécheresse.
Je peux continuer à piétiner jusqu’à ce que l’eau surgisse,
mais comment enfoncer la lame
pour que s’éveille la conscience et que l’amour nous protège ?
(1954)

La parole contrite

Pour Don José Santos Valdés

Je suis venue à Lerdo,
je me trouve sous un grenadier en fleurs,
turgescent il palpite
comme si le soleil avait accroché des flammes d’alcool
dans chacune de ses branches.

Dans les bassines, les insectes
exténués somnolent
et le vermillon des pruniers
fabrique son miel au calme.

Par moments j’aime le lieu où je suis née,
probablement parce que la lumière de l’été
y prend tous les ans de l’avance avec son odeur de maturité.

En réalité je suis venue lire, me reposer,
fuir les coups de houle
où mon cœur se brise contre les souvenirs ;
mais j’ai fini comme toujours
par tomber en morceaux en escaladant les ténèbres, en voulant pénétrer
dans le cœur des choses ;
par être écrasée sous une exhalaison ardente
qui me fait jeter des mots et des mots sur le papier.
Oh, quelle excitante cécité que la mienne !
Je serai bientôt un océan de cristaux endormis,
lorsque l’avertissement radieux de l’ange
disloquera mes sens
et qu’un dernier coup de griffe me plombera la lumière.
Que te dirai-je alors, Seigneur ?

Si de même que le raisin sous les pieds du vendangeur
j’ai permis que l’on me piétine, étrangère à la sagesse de soupeser les choses,
si j’ai fouillé illicitement tout ce que je vois
et flambé sous son souffle comme braise enflammée par le vent,
si je n’ai fait qu’apprendre à m’arracher les yeux pour me vider de la mer,
que te dirai-je alors de moi ?
(1956)

Le rêve brisé

À Emilio et Elvira Herrera

C’était une branche menue, tendre,
qui ne parvenait pas à se défaire
des doigts de Dieu.

Elle portait en elle
une mort prématurée.

Sa mère pleure le doux rêve brisé.

Mais rien ne s’en va,
la branche
– lumière renouvelée –
repousse
dans la fertilité ancienne du sang.

Son minuscule voyage
a tracé une brève orbite ;
elle retournera aux entrailles
sous forme de parfum insaisissable,
de flamme tremblante,
troublée, au cœur du battement.

Monologue

Pour Alfonso Moreno Robles

Cet enfant ne grandit pas,
toujours emmêlé dans un rustique monologue infantile ;
la bouche pleine de bourgeons de verre
qui poussent en déchirant ;
la nuque courbée sous le poids des ténèbres amorphes,
éclaboussée de miettes de lumière,
puise un peu de tendresse des profondeurs.
Pèlerin narcisse immergé dans l’œil du mystère
cet enfant ne grandit pas,
toujours sous la pluie,
dans une profonde tranchée humide,
nuit après nuit il dort seul, étrillé par la fatigue,
en sentant sous ses tempes les palpitations de l’herbe.

Il se souvient à peine de ses racines macérées sur l’enclume,
des arêtes de glace, de la dureté,
du ciseau sur la chair tendre :
plaies du soleil, du sel, de la lumière
déversée dans l’encrier.

Cet enfant ne grandit pas, assure une légende ;
c’est que le temps n’avance pas,
il est resté suspendu là-bas, là où il ne le sent pas encore,
dans les pousses en haut d’un cerisier
qui attendait le printemps dans un jardin de Poitiers ;
c’est que son oreiller est aérien, net,
colombe pour le message,
espoir pour la cécité.
C’est que son sang n’est pas le coquelicot puni
mais le très doux sang élu
qui une nuit a dormi pieds nus,
humblement couché sur la paille
d’un lieu qui a disparu à l’aube.
Cet enfant ne grandit pas,
il sème, il dort, il rêve que des yeux profonds lèchent ses plaies
et qu’à son réveil un ange est en train de lui changer sa peau.
Il dit qu’un duvet de menues étoiles
lui sert de couverture pour réchauffer ses os chaque jour plus vieux.
Lorsque quelqu’un lui courbe la tête
vers la gueule ouverte du monde,
l’odeur fétide qui en émane le fait tomber, le brise,
petit rameau d’épis, blé répandu au-delà de toute protection.

Depuis qu’il est né, il se souvient que contre les vitres
s’écrasait tous les après-midi un océan de miel lumineux
dans lequel, gourmand, il nageait et poursuivait entre les stries
le profil fuyant de Dieu.
Unique miel qui à présent le redresse, le met debout ;
tapis jaune dans l’attente du souffle
qui le fera revenir à sa maison de vent,
à l’œil bleu renouvelé de l’air.

Cet enfant ne grandit pas,
bien qu’il y ait un bâton qui s’abat et frappe et frappe et frappe
jusqu’à ce que le tapis se teigne de rouge
et s’égoutte en somnolant, dérouté, en saignant peut-être.
Cet enfant ne grandit pas ;
apeuré il tremble, il se recroqueville ;
blotti, il cherche la chaleur dans la dernière merveille qui lui reste,
l’Amour, qui l’enflamme au-dedans, aveugle, innocent, pur,
car en définitive cet enfant ne peut pas grandir.
(1967)

Sans toi, non

Pour Félix Todd Cámara

I
Je déploie mes ailes, je veux chanter,
mais la solitude a quelque chose de fantasmatique
et le cri s’enlise dans les caniveaux
boueux de la nuit.
Écrasée de dégoût,
je comprends difficilement mon destin d’animal puni :
soumise, fidèle, sans même pouvoir grogner.
Ma conscience confuse se met à genoux sur-le-champ,
elle menace de fendre l’air.
Les yeux semés d’étoiles se diluent,
ouvrent les écluses
au débit puissant, ça déborde et me voici :
pliée en deux, endolorie,
la griffe du froid plantée dans les profondeurs ;
réfléchissant aux signes de Dieu,
aux talents non multipliés,
à Lothe et à la statue de sel,
au désert qui réverbère au-dedans…
Et tout à coup
on entend le mugissement de mes taureaux en rut
qui foncent contre les barrières.
Les poteaux craquent, éclatent,
cèdent sous les coups, et ça y est :
je cours vers toi, je m’abreuve de toi,
dans mes plaines assoiffées la lymphe magique de ton être me renverse
et comble mon cœur d’une douceur mystérieuse et fertile.

II
Même le nard et la rose ont ton odeur
alors qu’ils ont toujours eu leur noble parfum à eux ;
et je marche gonflée d’orgueil, palpitante,
pendant que je la garde en mémoire.
Je la caresse et la cajole, avec nostalgie ;
je la laisse reposer comme un bon vin,
et parfois je la fais chanter pour qu’elle dure
jusqu’à l’heure du renouveau.
J’ignore si j’arrive à dire ce que je dis ;
je me sens parfois comme une petite bête surprise
en plein sommeil,
je m’entends prononcer tellement de paroles,
gronder le vent qui se lève dans ma retraite,
et je demande une minute de soixante siècles
pour commémorer la fête des sens
qui efface jusqu’au parfum des roses
pour sentir l’odeur, ton odeur,
jusqu’à ce que tout reste dans ton odeur, perdue.

III
Sans toi, non.
Sans toi, pas un pas de plus.
Ni vers le passé, ni vers l’oubli, ni vers le futur.
Sans toi, seulement le cri avec des larmes,
tapi,
se déchirant la langue,
en attendant la minute distraite où je me brûlerai la cervelle
un jour d’automne ;
lors d’une de ces fuites du mystère
où Dieu a, sans le vouloir, un moment de distraction.
(1967)

L’amour

I
Quelqu’un a tapissé mon ventre
d’un terreau d’herbe tendre :
la grâce de l’amour qui s’est fait souffle dans mon corps,
cette abeille qui avec le mystère construit
les alvéoles du soleil,
y a conçu ses neuf éclairs de lucidité.

Il est descendu de son filet de jasmins auprès de l’eau éblouissante du temps.
Il semait au vent son arôme d’éternité
– tout nouveau souffle de vie apporte un signe de Dieu –
et j’ai estimé bien payée
cette douleur nocturne qui s’allume dans mes yeux.
Sa présence en moi est source de vie.
Tous les matins, pour faire fuir les traces d’ombre,
il éclate d’un rire cristallin ;
il amorce les jours comme on coupe des fruits de lumière
et il polit l’écorce aride des heures abjectes.
Dans ses lèvres on cuit le pain
du mot juste et de la noble tendresse.
Parfait dans son rayonnement
dans sa rondeur duveteuse d’abricot,
le printemps arrive et aromatise son adolescence.
Regardez-le donc, émerveillé,
comme il tremble dans l’enclos timide
du premier amour.

II
Toute menue,
perdue dans ses énormes yeux d’océan extasié,
où tremble un parfum douloureux.
Désolée,
nageant dans son peignoir d’orpheline ;
m’entourant de ses petits bras
qui voulaient embrasser le périmètre de ma douleur,
et qui n’y arrivaient pas…
Courbée sous le poids de mon amour ;
accrochée à mon cou comme la perle la plus précieuse,
la plus chère, la plus aimée de tous les temps.

III
Ils ne rendront pas aveugle ta lampe
autour de laquelle virevolte le bourdonnement des insectes,
en une vaine tentative pour obscurcir ta flamme.
Les taons de la colère ne s’acharneront pas sur toi,
car dans la grâce du Seigneur
ta foi et ta robustesse se réjouissent,
et courbe est l’automne des heures mûres
qui se sont épanouies en toi,
même si dans le nerf de ton aube
le vol est à peine commencé.
Pardonne-moi cette sombre douleur avec laquelle je me lève,
cet amour de chagrin échoué,
cette humidité marine qui me dilue par dedans,
quand des vents anciens me renversent d’un coup,
du sel plein la mémoire.
Retiens seulement de moi
l’heure de l’incendie céleste
où le cœur de ma semence devient diaphane
et où naît la parole.
(1973)

Le dos de la vie

Après la réclusion la lumière fut, à l’improviste.
Éblouie,
je suis arrivée au cœur d’un violent guêpier.
Étrangère à la concession négociée,
inopportune,
avec la simplicité de celle qui ignore
l’aiguillon de l’embûche,
j’ai passé la main, sans malice, sur le dos de la vie.
Mon Dieu, quelle terrible brûlure.
(1961)

La négation

J’ai eu un frère
de ceux-là qui nous font toujours souffrir en conscience.
Nous n’étions pas issus du même ventre
mais comme la mer ses eaux nous unissaient.
Nous étions le même sang.
Depuis sa naissance il n’a connu que le voyage aveugle
de l’abandon au sanglot.
Le tourment des liquides dans les entrailles fut tenace
et creusa des cavernes dans ses poumons d’enfant.
Dans une flaque de misère,
plié en deux sous un soleil d’hiver,
il s’en alla dans la solitude à la mi-journée.
On dit qu’une toux l’a vidé,
je pense que ce fut un reproche compact
qui a étranglé d’un coup ses artères.
Vous connaissez à présent l’histoire des ovaires tristes
qui n’enfantent pas un fils anonyme
pour que le temps le lapide.
(1967)

L’espérance

De sa lumière nouvelle-née
l’espérance m’a parlé chaque jour,
et j’ai marché derrière elle en tremblant,
me levant tous les matins
le cœur couché sur le rêve.

Dans la nuit d’une fenêtre qui m’afflige encore
quelqu’un m’a dit :
– Ouvre les yeux.
J’ai obtempéré,
et j’ai vu mon cœur couché,
oui, mais couché sur son cercueil,
car trop inutile, trop triste.
(1967)

Chronique sombre

Pour Maria Elena et Roberto Orozco Melo

I
Quelqu’un a dit :
– Tu auras un gardien à chacune de tes chutes.
Ensuite, une traînée de vents lourds,
un ébranlement de l’espace,
sont venus inscrire leur chronique sombre.
J’y étais, pierre couverte de mousse, grelottant
dans le silence glacial de la nuit.
– Les hommes t’abandonneront à mi-chemin ;
tes buissons d’abstinence brûleront dans les feux
d’un été implacable,
et la fumée couvrira tout de la mer jusqu’aux cimes,
où pâle, huileuse, insensée,
la pensée roulera.
Mais un battement d’ailes gigantesques purifiera l’atmosphère
et enfantera une créature, grande voyageuse de la beauté,
qui chantera l’espoir aux portes du futur,
et tu verras que le tourbillon des gémissements
ne saccagera plus tes racines.

II
En grimpant, en soufflant,
le destin a enfin atteint la pierre massive
et s’est assis, là où médite la lumière tamisée de l’hiver.
Un essaim de vent bleu
agite ses cheveux.
Blanchi, libre de minuties,
il fait tranquillement paître son troupeau d’étoiles.
(1972)

Éclipse

I
L’homme veut être les hommes.
Il les caresse dans le dos
de ses yeux de cerf blessé
aux gestes timides.
Il les appelle,
il insiste,
il se met en eux comme dans la brûlure d’une plaie.
Il en souffre, il a la chair à vif…
De ses racines monte une onde d’amour
qui se dissipe avant de parvenir à ses lèvres.
Silence !
Eux aussi sont seuls et muets.

II
Ici le vent pique et hurle
plus fort que dans les dunes,
sous le simoun.
Ici la solitude ouvre des tranchées le long du corps
et dans la profondeur du temps.
Glisser est tout un,
il n’y a pas de fond dans la chute…
Mon Dieu, comme ton absence fait mal,
blessure ouverte des pieds au front.

Ces temples que nous sommes…

Pour Mercedes Shade

Je sais maintenant pourquoi tu m’as maintenue en captivité,
en me desséchant sous l’œil sans paupière du désert.
Pourquoi tu as lâché dans mon crâne
un vent obscur qui fouettait et soufflait sans repos ;
pourquoi tu as mis dans mon corps, dans mes nerfs,
ce filet maladif de cristaux ;
pourquoi je me suis faite infime :
raisin sec dans le cœur de la misère.
Et pourquoi tu lèves mon châtiment
aujourd’hui,
juste avant de partir,
pourquoi tu brises les scellés qui paralysaient ma langue.
C’était pour que mon essence retrouve en toi
sa source de contact ;
pour que j’apprenne à boire la mer
dans une seule de tes larmes ;
pour que dans la douleur je te connaisse
en connaissant la dimension de l’homme,
et pour qu’à travers mes lèvres
puisse suinter l’eau de tous les murs
de ces temples que nous sommes, sans le savoir.
(1976)

Le ramoneur

Pour Juan Maccise Maccise

En mon centre, Dieu se levait
avec son diamant d’eau songeuse ;
il la répandait là où l’herbe bleue du verbe,
sans clôture, coulait librement,
escaladant jusqu’au bord des lèvres.
Mais ronde est la vie,
et dans ses roues inattendues
est arrivé à l’improviste le midi.
L’été a galopé jusqu’à brûler la tendre lumière de la vallée ;
anxieux est devenu le souffle,
confus l’horizon.
Le centre ému était un cristal qui vibrait.
La lumière est tombée en morceaux.
Étourdies, les paroles
sont montées du fond du sang…
Le papier ne les a jamais reçues ;
le ramoneur, plus tard,
les a retrouvées coincées dans le conduit de cheminée.
(1976)

Cycles de vie

Pour Carlos Valdés

I
Docile, sous la lumière mouillée de la nuit,
l’air tremble.
Je monte allumer les grappes de lilas
qui en silence effilochent leur arôme endormi.
J’avance en effeuillant des rêves
sur l’herbe d’une adolescente aux pieds nus.

II
Le miel flambe dans la bouche du temps
quand le soleil éclate et s’écoule
dans la pulpe des fruits.
Oh, l’été !

III
L’automne peigne de son or le blé de mes jours.
Frémissante,
au bord de l’étonnement,
l’après-midi regarde une étoile s’allumer
dans le fond du sanglot.

IV
Il se fait tard pour cueillir le pollen des astres,
et tard pour vivre quand on a commencé à mourir
et que le corps cherche sa place originelle.
Il y a de la lumière dans ma chambre d’hiver,
au-delà de la nuit il y a aussi de la lumière.
(1975)

Désastre

Pour Alfonso Garibay Fernández

À l’heure du désastre, je suis présente.
Quelle soif mortelle de Dieu
se déchaîne en moi,
me fouette,
me renverse contre les portes du monde
jusqu’à me faire éclater les tripes !

Le cavalier radieux
qui peuple les rêves s’évanouit.

Je suis debout,
face à une mer obscure
qui se déferle et nous éclabousse de sel…
La noix du monde est brisée
et même la pointe
des épis est rouge.
Les hommes meurent par millions…
Conserve bien cette nouvelle,
Seigneur,
un jour tu sauras
que c’est à contrecœur que nous sommes venus,
nous les pêcheurs de nouvelles réduits en miettes ;
pendus à ton oreille,
emberlificotés d’étoiles,
nous appelons à grands cris tandis que la vague de sang
nous recouvre
et que nous en buvons de pleines gorgées.

Au milieu de la nuit comme ton silence brûle.
Le sanglot est la clé de ta porte
et tel un immense raisin
ayant pleuré à chaudes larmes
le monde vacille aveugle
sans trouver le trou de la serrure.
Je ne joue à rien ici, je ne suis qu’un gémissement
qui marche l’âme voûtée ;
une poignée de voix qui s’assemble
au bord de cette lumière profonde et cachée
au fond de ton oreille.
Rien que la douleur en suspens
pour tous ceux qui pleurent partout dans le monde
et ont soif de toi, cavalier errant, à tâtons…
(1968)

Chaîne ancestrale

Pour Rafael Salinas Rivero

Substance liquide de sel, les mers.
Substance liquide de sel, nous autres.
On veut toujours ramer légèrement
parce qu’on remarque un espace sans bourrasques,
mais l’eau… le sel…
nos rames se cassent.
Notre eau est plus dense que les mers.

I
Nous sommes ceux qui ont été et qui seront :
roue de mercure
sur laquelle un wagon de cristal fait des acrobaties.
De même qu’une ligne droite,
elle se mesure, elle s’institue, elle se dénonce, elle se condamne…
En haut,
une main paternelle caresse notre acharnement d’enfant
qui laboure la mer.
Le cercle imperturbable marque sa circonférence.

II
Le mystérieux échange de l’abeille et de la fleur
se retrouve dans le miel.
La musique dresse sa tige de lumière tendre
depuis les entrailles du vent ému,
et l’homme qui installe son règne dans l’amour
est présence claire, il est mouvement.
L’autre,
celui de l’intrigue verte, retorse,
garde en lui un tumulte de mer qui le brise ;
celui-ci ne marche pas, il rampe.

III
On pleure quand naît la douleur de la mémoire.
On refuse d’arriver grâce à cette clé de fumée
qui ouvre de fausses portes.
On essaie de reprendre son vol
bras dessus bras dessous avec l’amour ;
mais un incendie d’ailes embrase l’horizon.
Le calendrier des siècles ne connaît pas d’autre clé.
Scellé, aveuglé,
l’homme rejoint le chœur des cendres.

IV
Le présent
c’est hier, demain, aujourd’hui.
Le temps,
la transmutation de la chrysalide.
Le point,
l’hostie de vie et de mort
avec laquelle l’instant communie.
L’Amour,
la grâce, cette joie vive d’être présent,
d’être un et tous à l’heure magique
de son propre instant.

V
Toi et moi sommes la foule
et la foule est notre moi.
Toutes les constellations s’ordonnent
dans le raisin secret de notre sang.
Nous sommes le miroir dans lequel l’univers se contemple.

VI
Tout est tribut d’amour,
le sillon sanglant sous la houe,
la tige gémissant à côté de la faucille,
dans la consécration, au fil de la moisson.

VII
Grâce soit rendue au sel de la mer
qui fait de mon sang un frère ;
au flamboiement qui fait de mon centre un frère ;
au dur téton de terre qui fait de mon corps un frère ;
au vol de l’air qui fait du souffle un frère ;
au cycle du temps
qui fait de ce cycle ancestral un frère
où s’unissent la vie et la mort.
(1972)

Cauchemar

On me l’a dit, après sa mort :
ce sabre d’ombre
qui m’a transpercée
n’était pas celui de la méchanceté,
mais celui de la folie.
Et moi qui l’aimais tant, qui le craignais tant !
Obsédée par lui tous les jours de ma vie.
À présent j’entre en moi, secrètement,
et j’efface toutes les rancœurs.
J’ai enfin déchiffré le cauchemar infantile
qui annonçait le destin, à plusieurs reprises.
Je sais pourquoi
j’étais cette enfant en deuil
que je voyais traverser le désert à toute vitesse
et tomber soudain avec un cri interminable
dans un puits sans fond.

Poète

Il est descendu se baigner dans le rêve
– le rêve est une épine de brume
qui saigne –,
il a pâli d’angoisse
et il est sorti vers le soleil d’été
pour se réchauffer.

Il est monté vers la lumière
– il faut savoir la toucher –,
elle lui a brûlé les entrailles ;
doux comme un agneau il s’est jeté à l’eau
pour se désaltérer.

Il est parti enfermer les vents
– naïf avaleur de distances –,
ils lui ont brisé les jambes,
et cependant il était en feu,
il avait les lèvres, les pupilles, en feu.

Rêve hivernal

I
Vers la fin
nous nous sommes réveillés accrochés à un madrier.
La mer cogne :
tu me dénudes face à l’aube.
Ma condition de grotte paisible
te reçoit. Lame de lumière et d’eau
qui éperonne les points vulnérables.
Sur ma plage ton écume mordille
et je me dis
je t’aime jusqu’au souffle de mes dernières secondes.

II
Je t’attendais au plus profond de moi.
J’avais appris à vivre
au milieu des animaux purs de la solitude.
Au creux des chemins, mes journées sur le dos,
les mots et les nuits vides
me surprenaient.
Et mon corps lustré par l’eau des songes
étirait sa foudre amère
pour endurer la veille.

III
Je ne retournerai pas mordre la ténèbre
de mon lit désert.
Je ne partirai pas errer dans les sables de la nuit.
Je vais rompre l’exil,
nettoyer le coffret
où j’ai gardé la clé intacte
d’un amour souffrant.
Je me baignerai dans les orbites bleues de l’éclair
et j’émergerai devant cette noce hivernale,
maintenant qu’un souffle frappe
les branchies de ma vie.

IV
Assis sur la rive du temps, grelottant,
nous attisons le feu du braséro.
Le cri du sang nous réchauffe,
plonge de profondes racines,
nous retient.

V
Les filles d’avril
parfument le printemps.
Je les ai vues cet après-midi
flirter sous les lauriers d’Inde
de l’avenue principale.
L’allégresse de la lumière fait briller les feuilles,
cligne des yeux.
Ah ! reluisante saison d’hier,
où toi et moi écoutions l’herbe pousser
et où nos têtes jointes
comme un grand jardin
rassemblaient les tonalités de l’espace
et les oiseaux
qui traçaient les orbites de leur vol bleu.

VI
Parce que tu m’as apporté l’eau fraîche
dans laquelle j’ai trouvé toutes les expériences,
nous ne périrons pas couverts de poussière et de mousse.
Je suis là à t’aimer de toute la fraîcheur de mon âge,
de mon été de tigre muselé,
mon automne et cette pièce glacée,
par où les mystères s’enfuient.
Et c’est que toi seul as pu ouvrir
toutes grandes les portes
de mon esprit et de mon corps.

VII
Autrefois nous tressions ensemble
l’arôme délicat des jours éblouissants ;
l’adolescence nous enveloppait alors
de son odeur de jasmin.
Aujourd’hui je te consacre ma mémoire
et la plénitude de ces derniers temps.


© Philippe Chéron _ 12 février 2015

Messages

  • Que dire après tant de chocs, après tant d’étoiles accrochées au ciel de la poésie !
    J’ai rarement subi autant d’émotions poétiques, à part chez quelques très grands poètes, j’avoue humblement je ne connaissais pas Enriqueta Ochoa.
    A chaque ligne la surprise est là, le mot est juste, l’image parfaite, la vision du poète est magistrale !
    Quel privilège de lire ceci, quelle grâce, côtoyer cette femme aurait été grand privilège !
    Infiniment merci à Philippe Chéron qui lui à tenu la main, heureux homme couvert de poussières d’étoiles.

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