Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (III,23) : Ai fait hier soir mes adieux à madame Klug

troisième cahier, nouvelle traduction


Ai fait hier soir mes adieux à madame Klug. Nous (moi et Löwy) avons couru le long du train et vu madame Klug qui regardait dehors derrière une fenêtre fermée du dernier wagon. Encore dans le compartiment, elle a vite tendu le bras vers nous, s’est levée, a ouvert la fenêtre, s’y est tenue un instant avec son manteau largement ouvert, jusqu’au moment où le sombre monsieur Klug, qui ne peut ouvrir la bouche qu’en grand et avec amertume et ne peut la fermer que serrée comme si c’était pour toujours, s’est levée devant elle. Pendant les 15 minutes j’ai dit très peu de choses à Mr. Klug et l’ai peut-être regardé deux fois seulement, le reste du temps je ne pouvais pas détacher mes yeux de madame Klug au cours d’une conversation inintéressante et hachée. Elle était totalement sous l’emprise de ma présence, mais plus dans son imagination que réellement. Quand elle s’adressait à Löwy en commençant toujours avec les mêmes mots « Dis donc, Löwy », c’était à moi qu’elle parlait, quand elle se serrait contre son mari qui la laissait parfois accéder à la fenêtre de sa seule épaule droite en pressant sa robe et son manteau bouffant, elle s’efforçait de me donner de cette façon un signe vide. La première impression que j’ai eue lors des représentations, celle de ne pas lui être particulièrement agréable, devait sans doute être la bonne, elle m’invitait rarement à chanter avec les autres et quand cela arrivait c’était sans entrain, quand elle me demandait quelque chose je répondais malheureusement toujours à côté (« vous comprenez ça ? » je disais « oui » mais elle attendait « non » pour pouvoir répondre « moi non plus ») elle ne m’a pas offert ses cartes postales une deuxième fois, je préférais madame Tschissik à qui j’ai voulu offrir des fleurs, au détriment de madame Klug. Mais à cette aversion s’est ajouté le respect pour mon doctorat que mon aspect enfantin n’a pas empêché et même plutôt renforcé. Ce respect était si grand que sa façon de s’adresser à moi d’un « Savez-vous, monsieur le docteur », certes fréquent mais pas particulièrement appuyé, m’a fait regretter à moitié consciemment de le mériter si peu et me demander si je n’étais pas en droit d’exiger que chacun l’emploi pour m’adresser la parole. Mais comme j’étais tellement respecté en tant qu’homme, je l’étais à plus forte raison en tant que spectateur. Je rayonnais quand elle chantait, je ne cessais de rire et de la regarder tout le temps qu’elle était sur scène, je chantais les mélodies avec les autres, plus tard les paroles, je l’ai remerciée après quelques représentations ; grâce à cela évidemment elle a commencé à m’apprécier. Mais elle me parlait pleine de ce sentiment, j’étais gêné, je n’avais plus rien à dire et elle était elle-même gênée, si bien qu’en son cœur elle retournait à son aversion initiale et y restait. Elle devait donc faire d’autant plus d’efforts pour me récompenser en tant que spectateur et elle le faisait volontiers, car c’est une actrice vaniteuse et une femme pleine de bonté. C’est surtout quand elle se taisait au-dessus de nous à la fenêtre du compartiment qu’elle m’a regardé, sa bouche enchantée par la gêne et la ruse, ses yeux qui clignaient nageant sur les plis issus de sa bouche. Elle devait croire que je l’aimais, ce qui était vrai d’ailleurs, et avec ces regards elle m’a donné la seule chose qu’en femme d’expérience mais jeune, qu’en bonne épouse et mère elle pouvait donner à un docteur de sa fantaisie. Ces regards étaient si insistants et soutenus par des tournures comme « il y avait ici des invités charmants, certains en particulier » que je me détournais et c’est à ces instants-là que je regardais son mari. En les comparant tous les deux je m’étonnais sans raison de les voir partir ensemble et de ne se soucier pourtant que de nous sans avoir un regard l’un pour l’autre. Löwy a alors demandé s’ils avaient de bonnes places ; oui si cela reste aussi vide a répondu Mme Klug en jetant un coup d’œil à l’intérieur du compartiment dont l’air chaud serait bientôt rendu irrespirable par le tabac de son mari. Nous avons parlé de leurs enfants à cause desquels ils partaient ; ils ont 4 enfants, dont trois garçons, le plus âgé a 9 ans, ils ne les ont pas vus depuis 18 mois. Quand un monsieur à côté de nous s’est dépêché pour monter, nous avons cru que le train partait, nous nous sommes dit adieu en toute hâte, nous sommes serrés les mains, j’ai soulevé mon chapeau et l’ai tenu sur ma poitrine, nous avons reculé comme l’on fait quand un train part pour montrer que tout est fini et qu’on l’a accepté. Mais le train ne partait pas encore, nous nous sommes donc rapprochés, j’en étais très heureux, elle a pris des nouvelles de mes sœurs. Nous avons été surpris lorsque le train s’est mis en marche, Mme Klug a préparé son mouchoir pour nous dire adieu, elle me cria encore de lui écrire, est-ce que j’avais son adresse, elle était déjà trop loin pour que je puisse lui répondre avec des mots, alors j’ai montré Löwy du doigt, il pourra me la donner, c’est bien, elle m’a fait un signe rapide de la tête ainsi qu’à lui et elle a agité son mouchoir en l’air, j’ai soulevé mon chapeau, maladroitement d’abord, puis de plus en plus librement à mesure qu’elle s’éloignait. Plus tard je me suis rappelé avoir eu l’impression qu’en vérité le train ne partait pas, mais qu’il avançait juste un peu sur la voie pour que nous puissions nous amuser de ce spectacle, puis qu’il sombrait. Le même soir, madame Klug m’apparut dans le demi-sommeil, elle était anormalement petite presque sans jambes et elle tordait ses mains son visage déformé comme s’il lui était arrivé un grand malheur.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 11 février 2015

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