Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (III,31) : Karl et son habitude de tout répéter avec le même son de voix

troisième cahier, nouvelle traduction


Karl et son habitude de tout répéter avec le même son de voix [1]. Il raconte à quelqu’un une histoire de son commerce certes pas avec beaucoup de détails qui en soi liquideraient définitivement l’histoire, mais d’une façon lente et en cela seulement plus approfondie comme une information qui ne prétend être rien d’autre et qui pour cette raison a tout dit lorsqu’elle se termine. Un court moment s’écoule à propos d’autre chose, il trouve inopinément une transition qui le ramène à son histoire qu’il ressort sous son ancienne forme, presque sans ajout, mais aussi presque sans suppression, avec l’innocence d’un homme promenant à travers une pièce un ruban qu’on lui aurait attaché en traître dans le dos. Or mes parents l’aiment particulièrement, ce qui explique qu’ils ressentent ses habitudes trop fortement pour les remarquer – et il arrive que ce soit eux, ma mère surtout, qui lui fournissent inconsciemment l’occasion de telles répétitions. Si, au cours d’une soirée, le moment de la répétition ne semble pas vouloir venir, la mère est là pour poser une question et avec une telle curiosité qui ne disparaît même pas une fois la question posée, comme on pourrait s’y attendre. Et, des jours plus tard, la mère, avec ses questions, court encore littéralement après ces histoires déjà répétées et qui ne pourraient revenir toutes seules. Mais l’habitude de Karl est si dominante qu’elle a souvent la force de se justifier totalement. Aucun homme ne se met avec une fréquence aussi régulière dans la situation de raconter une histoire qui au fond concerne tout le monde à des membres séparés d’une famille. Dans ces cas-là, l’histoire doit être racontée lentement, avec des intervalles, et devant un cercle de famille augmenté toujours d’une seule personne, et presque aussi souvent qu’il y a de personnes présentes. Et comme je suis le seul à avoir remarqué l’habitude de Karl, je suis aussi généralement celui qui entend l’histoire pour la première fois et auquel les répétitions ne procurent que la petite joie causée par la confirmation d’une observation.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 21 février 2015

[1Beau-frère de Kafka.

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