Éditions Œuvres ouvertes

L’Homme à la barbe blanche, Thomas Bernhard, Vienne, Blutgasse, obscurité

un salut à Jean-Claude Bourdais via l’auteur autrichien

L’Homme à la barbe blanche est un tableau du Tintoret devant lequel le personnage de Thomas Bernhard, Reger, vient s’asseoir depuis des années au Kunsthistorisches Museum de Vienne. C’est un des derniers livres de Bernhard, Maîtres anciens. En vérité, Le Tintoret a peint plusieurs hommes à la barbe blanche, et lors de ma visite du musée en août 2010, je n’ai pas vu le tableau de Reger/Bernhard, et j’en ai photographié d’autres (ainsi que la banquette de Reger).

C’est ce que me rappelle Jean-Claude Bourdais dans une très belle page de son site, où il mentionne généreusement cette note de voyage que j’avais mise en ligne. Et il se demande notamment pourquoi je n’ai pas vu le tableau du récit au musée. Ce n’est pas faute de l’avoir cherché, je suppose en effet qu’il était prêté à un autre musée, ou bien les admirateurs de Reger étant devenus trop nombreux on a décidé de le cacher...

C’est pendant ce même séjour que j’ai vu une reproduction du tableau régerien : passant dans une ruelle du quartier de la cathédrale Saint-Etienne, la bien nommée Blutgasse (ruelle du sang) où devaient se trouver jadis des abattoirs et des boucheries, je suis tombé sur une plaque annonçant la présence de la Fondation Thomas Bernhard. J’ai sonné, et la directrice, une Française, m’a accueilli et m’a offert le volume de l’édition critique de Maîtres anciens. C’est là que j’ai trouvé cette page, celle d’un livre qu’avait lu et annoté Bernhard, où il est justement question de L’Homme à la barbe blanche du Tintoret.

L’auteur de ce livre est l’ancienne directrice du Kunsthistorisches Museum de Vienne, Friderike Klauner. Bernhard n’y a souligné que quelques passages concernant Le Tintoret et ce tableau en particulier. Klauner évoque l’obscurité de l’arrière-plan dont les vêtements du vieil homme se détachent à peine. Ne ressortent que les mains et la tête, "sur laquelle la lumière est concentrée, comme un projecteur". A la différence des tableaux de Titien, la couleur en est absente. Soulignée par Bernhard, cette phrase : "Ainsi un effet dramatique est produit". Il semble cependant que ce n’est pas le surgissement de la lumière qui ait intéressé Bernhard, mais au contraire celui de l’obscurité. La lumière ne sert ici qu’à rendre visible l’obscurité en arrière-plan dans laquelle baigne l’homme à la barbe blanche. Il souligne encore ces mots : "Les tableaux du Tintoret caractérisent la fin de l’équilibre de la Renaissance et le début d’une nouvelle façon de voir qui veut dissoudre unilatéralement la belle image et fait surgir l’effrayante obscurité". Est-ce que Bernhard, en soulignant ces passages, songeait déjà à la comédie qu’il allait bientôt écrire, comédie qui, comme toujours chez lui, était en même temps un drame ? En tout cas il est possible de relire Maîtres anciens en pensant à cette "effrayante obscurité" que révélait L’Homme à la barbe blanche, et que son personnage Reger venait contempler chaque jour depuis une trentaine d’années.

© Laurent Margantin _ 24 février 2015

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