Éditions Œuvres ouvertes

Aline Royer, Les deux silhouettes

dissémination de mars 2015


Devant moi se trouvent deux silhouettes de dos, habillées d’une blouse blanche, d’une charlotte de gaze, de bottes de caoutchouc blanches et de fins gants de latex. Une lumière crue les éclaire comme dans un bloc opératoire. C’est un couple, j’en suis convaincue, du moins c’est un homme et une femme, à gauche je vois un dos petit et voûté sous la blouse, aux gestes nerveux, et à droite un dos solide mais dont les plis de la blouse laissent deviner devant un ventre qui se laisse aller. Je pense que la petite femme et le gros homme, ce pourraient être mes parents, mais rien ne l’indique non plus. Jamais ils ne tournent le visage l’un vers l’autre, ils ne semblent pas s’adresser la parole non plus, je ne vois rien de leurs corps qui dépasserait de cette enveloppe blanche aseptisée qui les recouvrent de la tête aux pieds. Ils sont là de dos, habillés comme s’ils éviscéraient des poulets en usine ou qu’ils tranchaient la tête des poissons.

D’abord je ne vois pas bien ce qu’ils font, je devine une lame qui brille de temps en temps, la lumière au-dessus d’eux est aveuglante, mes yeux me brûlent, et je me rends compte que je suis placée légèrement en contrebas, comme dans une fosse. Je suis placée dans le noir à l’exacte hauteur de la poubelle dans laquelle ils jettent mécaniquement quelque chose à intervalles réguliers, quelque chose de léger, qui n’a pas de sang, quelque chose de coloré, on dirait des plumes. Mais ce sont des ailes de papillons. Des ailes de papillons qui remplissent le sac poubelle. J’essaie d’y voir mieux mais quelque chose m’empêche de m’approcher ou de me lever, mes yeux piquent affreusement, je cherche à les frotter pour me soulager mais mes doigts sentent qu’il n’y a plus de paupière. La seule pensée qui me vient à ce moment-là est de savoir si je vais pouvoir encore dormir sans paupières, mais je n’y prête pas grande attention, ma seule vraie question est de savoir si ce couple que je vois de dos découpe les ailes de papillons vivants ou morts. Je m’apprête à formuler cette question mais c’est une autre qui me vient aux lèvres, je dis : "C’est vous ?" mais aucun son ne sort de ma bouche, ou plutôt un embryon de cri d’oisillon à l’agonie, c’est ce que je crois entendre de l’intérieur. Les deux silhouettes n’ont rien entendu ou ont fait semblant de ne rien entendre. J’essaie encore une fois de poser ma question, "les papillons dont vous tranchez les ailes sont-ils vivants ou morts ?" mais je sens qu’il me manque quelque chose pour parler. J’ouvre la bouche et mes doigts sentent qu’il n’y a plus de langue.

J’aimerais pleurer mais je constate que l’absence de paupières empêche les larmes de tomber, je le note mentalement comme une observation clinique pour plus tard, mais le plus douloureux ce ne sont pas les paupières écorchées et la langue tranchée, le plus douloureux c’est de voir ces ailes coupées tomber en copeaux dans un sac poubelle aussi blanc que les bottes de caoutchouc qui ne bougent pas. Seules les mains gantées bougent. A un moment elles s’arrêtent, ou du moins je ne les vois plus jeter d’ailes, je crois que c’est la pause ou que la poubelle est déjà trop remplie. Je vois les dos se pencher sur la table de travail, chacun à bonne distance l’un de l’autre. Puis d’un coup l’homme soulève une vitre sous la lumière blanche comme pour admirer son travail. Je devine derrière mes yeux abîmés des formes noires sous la vitre, bien alignées. Leur travail consiste donc à arracher les ailes des papillons, morts ou vivants, je ne le saurai jamais, et à composer des cadres sous verre où ne sont épinglés que les corps dénués de couleur, à l’aspect de larves. La femme aussi semble avoir terminé son cadre, elle ne l’observe pas à la lumière, elle ne semble pas aussi satisfaite, elle le pose mécaniquement sur une grande pile de cadres que je n’avais d’abord pas vue, cette grande pile dans la pénombre étant elle-même entourée d’autres piles, une infinité de cadres tous posés les uns sur les autres encombrant l’espace.

Soudain le petit dos voûté sous sa blouse blanche s’empare du cadre que vient d’achever l’homme et le jette au sol, renversant du même coup la poubelle. Je n’ai pas entendu le fracas du verre qui aurait dû me faire sursauter, je n’ai rien entendu du tout. Mes mains se plaquent sur mes oreilles, comme les mains des enfants qui veulent fuir les cris, mais il n’y a plus d’oreille. Toutes les ailes des papillons découpées voltigent dans l’air et viennent se poser sur mes yeux, dans ma bouche et sur mes oreilles. J’ai comme un habit de fête, des bleus, des rouges et des ocres tombent de partout, je veux me lever et retrouver l’air libre, mais une main me rattrape, un colosse en costume me jette un œil noir et m’empêche tout mouvement, il me plaque sur mon siège et me dit tout bas quelque chose que j’entends distinctement alors que l’instant d’avant je n’avais pas pu entendre le fracas du verre jeté à travers la pièce : "Tu as payé, maintenant tu restes jusqu’à la fin, compris ?"


Voilà un an qu’Aline Royer a commencé à écrire ses Concrétions, dont j’avais déjà repris ici une série de textes. Ensemble d’ores et déjà remarquable, d’une grande cohérence et à la tonalité propre, chaque nouveau texte poussant le regard plus loin dans un univers fantastique personnel, original.

Je propose Les deux silhouettes à la lecture dans le cadre d’une dissémination sur la littérature de genre proposée par Antoine Brea, à partir d’une émission de France Culture intitulée "Peut-on aimer un genre ?". Il y est notamment question du désir de tel ou tel genre, et du plaisir qu’on peut ressentir à la lecture d’être plongé dans un genre particulier, récit fantastique, policier ou autre.

Je dois confier que ce n’est pas sans un certain malaise que j’ai tenté de me pencher sur cette question. Même si le roman policier (Arsène Lupin ou Rouletabille) et le récit d’aventure ou de science fiction (essentiellement Jules Verne) ont pu jouer un rôle crucial dans ma découverte de la littérature, je pense aussi que j’ai été, par la suite, davantage marqué par des textes qui n’entraient dans aucune catégorie, par exemple les récits d’André Breton qu’on peut tout autant classer en poésie, essai, roman ou je ne sais quoi d’autre. Et ce qui m’intéresse dans le fait d’écrire sur le web, c’est qu’on y est libre de ne s’inscrire dans aucun genre déterminé, à un moment où on apprend que l’espace de la lecture commerciale sera de plus en plus dominé par deux ou trois genres littéraires (selon une étude récente : science fiction, fantastique, heroic fantasy, horreur).

Possible aussi que les notions d’hybridation et de "poésie universelle" chez les romantiques allemands m’aient poussé à ne pas m’occuper vraiment de cette approche de la littérature. Et à prendre naturellement le maquis de l’écriture web, où le genre est bien souvent une question secondaire. Lisez Concrétions d’Aline Royer : nouvelles fantastiques, récits de rêve, poèmes, chansons se suivent et constituent pourtant une unité. L’essentiel, c’est la liberté du geste d’écrire.

Liberté qui était aussi celle d’un grand auteur autrichien disparu en 2011, et qui excellait à détourner le genre du roman policier où c’est désormais l’identité et la fonction même de l’écrivain qui sont explorées, dans un jeu complexe où il est à la fois enquêteur et criminel. Merci à Bernard Banoun d’avoir accepté de traduire un extrait de Froide auberge, extrait emblématique de ce jeu. Hommage en passant aux éditions Absalon qui ont publié plusieurs traductions de Kofler par Banoun (on en a rendu compte ici), éditions qui ont malheureusement cessé leurs activités il y a quelques mois.

Illustration : photographie d’Aline Royer

© Aline Royer _ 27 mars 2015

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