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Journal de Kafka (III,38) : L’amertume que j’ai ressentie hier soir lorsque Max a lu ma petite histoire d’automobile chez Baum

troisième cahier, nouvelle traduction


L’amertume que j’ai ressentie hier soir lorsque Max a lu ma petite histoire d’automobile [1] chez Baum. J’étais coupé de tous et, face à l’histoire, j’avais le menton littéralement enfoncé dans la poitrine. Les phrases désordonnées de cette histoire avec des trous dans lesquels on pourrait plonger les deux mains ; une phrase a des sons aigus, une phrase a des sons graves comme ça vient ; une phrase se frotte contre une autre comme la langue sur une dent creuse ou fausse ; une phrase ouvre la marche d’une façon si brutale que l’histoire toute entière plonge dans une stupéfaction dépitée ; une imitation endormie de Max (reproches étouffés – – allumés) se balance là-dedans, parfois ça ressemble à un cours de danse lors de son premier quart d’heure. Je me l’explique par le fait que j’ai trop peu de temps et de calme pour déployer toutes les possibilités de mon talent. Voilà pourquoi ce ne sont que des commencements brisés qui apparaissent, des commencements brisés p.e. l’histoire d’automobile toute entière. Si je pouvais écrire un jour un ensemble plus vaste bien composé du début à la fin, mon histoire ne pourrait jamais se détacher de moi définitivement et, lié par le sang à une histoire saine, j’aurais le droit d’en écouter la lecture tranquillement et les yeux ouverts, mais à présent chaque petit morceau de l’histoire va de ci de là, sans patrie, et m’entraîne dans la direction opposée. – Et je pourrais encore m’estimer heureux si cette explication était juste.



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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 9 mars 2015

[1Il s’agit du récit d’un accident observé à Paris lors du voyage avec Max Brod, voir le Journal parisien.

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