Œuvres ouvertes

Grains de pollen (77) / Novalis

Traduction, fragment après fragment, des 114 "Grains de pollen", première oeuvre publiée par Novalis, dans la revue Athenäum en 1798.

Notre vie de tous les jours est composée de tâches continuelles et répétitives. Ce cercle d’habitudes n’est qu’un moyen au service d’un moyen supérieur, notre existence terrestre en général, qui est un mélange d’espèces multiples.

Les philistins ne vivent qu’une vie de tous les jours. Le moyen supérieur semble être leur seul but. Il semble, ce que confirment leurs paroles, qu’ils fassent tout en fonction de la vie terrestre. Ils n’y intègrent de la poésie qu’en cas de nécessité, parce qu’ils sont habitués à une certaine interruption ponctuelle de leur vie quotidienne. En règle générale, cette interruption se produit tous les sept jours, et pourrait s’appeler fièvre poétique septième. Dimanche, le travail s’arrête, ils vivent un peu mieux que d’habitude, et cette ivresse dominicale s’achève dans un sommeil un peu plus profond que d’habitude ; c’est aussi la raison pour laquelle la vie, chaque lundi, a un rythme encore plus animé. Leurs parties de plaisir [1] doivent être conventionnelles, habituelles et à la mode, mais ils travaillent aussi leur plaisir, comme tout, de manière pesante et dans les formes.

Le philistin atteint le plus haut degré de son existence poétique lors d’un voyage, d’un mariage, d’un baptême, et à l’église. Ici ses attentes les plus intelligentes sont satisfaites et souvent dépassées.

Leur soi-disante religion agit simplement comme un opium : excitant, étourdissant, apaisant les souffrances de la faiblesse. Leurs prières du matin et du soir leur sont nécessaires comme le petit-déjeuner et le dîner. Ils ne peuvent s’en passer. Le philistin rustre se représente les joies célestes sous la forme d’une kermesse, d’un mariage, d’un voyage ou d’un bal : le plus sublime imagine le ciel comme une église somptueuse avec de la belle musique, beaucoup de faste, avec des chaises pour le parterre occupé par le peuple, et des chapelles et des églises à balcon pour les plus nobles.

Les plus mauvais parmi eux sont les philistins révolutionnaires, dont font aussi partie la lie des têtes progressistes, la race cupide.

L’égoïsme grossier est le résultat inévitable d’une misérable étroitesse. La sensation présente est la plus vive, la plus forte d’un pantouflard. Il ne connaît rien de supérieur à celle-ci. Rien d’étonnant à ce que l’entendement dressé par force [2] par les relations extérieures ne soit que l’esclave rusé d’un maître aussi terne, et que les plaisirs de celui-ci soient sont seul objet de réflexion et de préoccupation.

© Novalis _ 20 mars 2010

[1En français dans le texte

[2En français dans le texte