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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (III,39) : Représentation de Bar-Kochba de Goldfaden

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Journal de Kafka (III,39) : Représentation de Bar-Kochba de Goldfaden

troisième cahier, nouvelle traduction

Représentation de Bar-Kochba de Goldfaden.
On jugeait mal de la pièce dans toute la salle et sur la scène. J’avais apporté un bouquet pour madame Tschissik, avec une carte de visite épinglée dessus portant l’inscription « en toute gratitude » et j’attendais le moment où je pourrais lui faire remettre. Mais la représentation avait commencé tard, la scène principale de madame Tschissik ne m’était promise que pour le quatrième acte, impatient et craignant que les fleurs puissent se faner, j’ai fait défaire le bouquet par le serveur dès le troisième acte (il était 11 heures), elles étaient étalées de travers sur une table, le personnel de la cuisine et quelques habitués crasseux se les passaient et les flairaient, je ne pouvais que les regarder inquiet et fâché sinon rien, pendant sa scène principale en prison j’aimais Mme Tschissik et intérieurement je la pressais tout de même de s’arrêter, enfin l’acte s’est achevé sans que je m’en aperçoive car j’étais distrait, le maître d’hôtel a donné les fleurs, Mme T. les a prises entre les rideaux qui se fermaient, elle s’est inclinée dans une petite fente du rideau et n’est plus revenue. Personne n’a remarqué mon amour et je l’avais montré à tous et voulu ainsi le rendre précieux à Mme T., c’est à peine si on a remarqué le bouquet. Il était déjà minuit passé tout était fatigué, plusieurs spectateurs étaient partis avant la fin, j’avais eu envie de leur jeter mon verre. – Avec moi il y avait le contrôleur Pokorny de notre compagnie un chrétien. Lui, que j’aime bien d’ordinaire, me gênait. Mon souci c’était les fleurs, pas ses affaires. Je savais qu’il comprenait mal la pièce alors que je n’avais ni le temps, ni l’envie, ni la capacité de lui imposer une aide dont il ne croyait pas avoir besoin. Finalement j’ai eu honte devant lui de faire si peu attention. Il me gênait aussi dans mes échanges avec Max et même en me rappelant que je l’aimais bien avant, que je l’aimerai bien après et qu’il pourrait m’en vouloir pour mon comportement aujourd’hui. – Mais il n’y avait pas que moi à être gêné. Max se sentait responsable à cause de son article élogieux dans le journal. Il était déjà trop tard pour les juifs qui accompagnaient Bergmann. Les membres de l’association Bar-Kochba étaient venus à cause du titre de la pièce et devaient être déçus. Ne connaissant Bar-Kochba que par cette pièce, je n’aurais pas donné ce nom à une association. Derrière dans la salle il y avait deux filles de boutique dans leur robes de soirée vulgaires accompagnées par leurs amoureux et qu’il a fallu faire taire à grands cris lors de la scène de la mort. Pour finir, les gens dans la rue ont frappé contre les vitres, énervés de voir si peu de la scène.
Sur la scène, les Klug manquaient. Des figurants ridicules. « Des juifs incultes », comme disait Löwy. Des voyageurs de commerce qui ne reçoivent d’ailleurs aucune rétribution. La plupart du temps, ils n’avaient rien d’autre à faire que de dissimuler leurs rires ou bien de s’en réjouir, même s’ils étaient bien intentionnés d’autre part. Un garçon aux joues rouges et à la barbe blonde, face auquel il était presque impossible de se retenir de rire, riait de manière particulièrement drôle à cause du caractère factice de la barbe tremblante collée à ses joues qui, à ce rire imprévu, étaient mal dessinées. Un deuxième garçon ne riait que lorsqu’il le voulait, mais alors beaucoup. Au moment où Löwy mourait en chantant et se tournait dans les bras de ces deux personnages plus âgés, devant se glisser lentement vers la terre au rythme de son chant qui s’affaiblissait, ils ont plongé leur tête derrière son dos pour pouvoir enfin rire tout leur saoul sans être vus du public (croyaient-ils). J’en riais encore en me souvenant de la scène hier au déjeuner. – Mme Tschissik doit ôter le casque au gouverneur romain ivre (le jeune Pipes) qui lui rend visite en prison, et s’en coiffer elle-même. Lorsqu’elle l’ôte, tombe du casque un mouchoir mis en boule que Pipes a manifestement mis à l’intérieur parce qu’il le serrait trop. Bien qu’il doive savoir qu’on va lui enlever le casque sur scène, il jette un regard plein de reproches à madame Tschissik, oubliant son ivresse. – Beau : comment madame T. s’est tournée entre les mains des soldats romains (qu’elle a dû d’ailleurs tirer vers elle, car ils craignaient visiblement de la toucher) tandis que les mouvements des trois hommes, grâce à son attention et à son art, suivaient presque mais pas tout à fait le rythme des chants ; la chanson dans laquelle elle annonce l’apparition du Messie et sans rupture juste par la puissance qui est la sienne représente le jeu de la harpe en maniant un archet de violon ; en prison, où elle interrompt son chant funèbre à chaque fois que des pas approchent, court au moulin, le fait tourner en chantant une chanson d’ouvrier, retourne vite à son chant et puis retourne au moulin, comment elle chante dans son sommeil quand Papus vient la voir et que sa bouche est ouverte comme un œil qui cligne, comment de manière générale le coin de sa bouche lorsqu’elle s’ouvre évoque le coin de ses yeux. – Elle était belle dans le voile blanc comme dans le noir. – Des gestes reconnus chez elle : pression de la main au fond de son corsage pas très joli, un bref tressaillement des épaules et des hanches quand elle se moque de quelqu’un, surtout quand elle lui tourne le dos. – Elle a dirigé toute la représentation comme une mère de famille. Elle a soufflé le texte à tout le monde sans avoir elle-même jamais un trou de mémoire ; elle a appris leur rôle aux figurants, les a implorés enfin bousculés quand il le fallait ; sa voix claire se mêlait au chant faible du chœur sur scène ; elle a soutenu le paravent (qui représentait soi-disant une citadelle dans le dernier acte) que les figurants auraient renversé dix fois. – Avec le bouquet, j’avais espéré satisfaire un peu mon amour pour elle, mais ça n’a servi à rien. Ce n’est possible que par la littérature ou le coït. Je n’écris pas ça parce que je l’ignorais, mais parce qu’il est peut-être bon de coucher souvent les avertissements par écrit.


- Bar-Kochba, pièce de théâtre de l’acteur, metteur en scène et auteur Abraham Goldfaden (né en 1840 en Russie - mort en 1908 à New York). Il est considéré comme le père du théâtre yiddish.

- Datant de 1883, la pièce Bar-Kochba a été mise en scène et jouée au Café Savoy de Prague, Ziegenplatz, le 4 novembre 1911. Elle est annoncée dans le Prager Tagblatt du même jour, à côté des programmes de cinéma et des horaires de train. "Programme familal décent", peut-on lire.

- "L’article élogieux" de Max Brod a été publié dans le Prager Tagblatt du 27 octobre 1911. Voir plus bas, on peut télécharger tout le numéro pour lire l’article (caractères gothiques de l’époque !). La troupe de Löwy est présentée comme "juive polonaise". Brod aborde le théâtre yiddish comme un "art populaire" permettant d’accéder à "l’essence juive" dans une expérience proche du théâtre antique, "où le rituel religieux apparaît sur la scène avec la même naïveté qu’ici".

- La représentation de la pièce de Goldfaden fait partie d’une série de spectacles de théâtre yiddish auxquels Kafka a pu assister pendant l’année 1911. Voir le premier cahier du Journal où il évoque ses soirées de découverte de la culture yiddish, découverte centrale pour lui.








PDF - 10.3 Mo

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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 16 mars 2015

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