Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (III,40) : Hier les acteurs sont définitivement partis, avec Mme Tschissik

troisième cahier, nouvelle traduction

7.XI II Mardi
Hier les acteurs sont définitivement partis, avec Mme Tschissik. Dans la soirée, j’ai accompagné Löwy au café, mais je l’ai attendu dehors, ne voulais pas rentrer, ne voulais pas voir Mme Tschissik. Mais tandis que j’allais et venais, je l’ai vu ouvrir la porte et sortir avec Löwy, je suis allé vers eux tout en les saluant et les ai retrouvés au milieu de la chaussée. Avec sa façon naturelle de prononcer les voyelles en les allongeant, Mme Tsch. m’a remercié pour mon bouquet, en me disant que c’était seulement maintenant qu’elle avait appris qu’il venait de moi. Ce menteur de Löwy ne lui avait donc rien dit. J’avais peur pour elle parce qu’elle portait une légère blouse foncée à manches courtes, et je l’ai priée – je l’aurais presque touchée pour l’y conduire – de rentrer dans le café pour qu’elle ne prenne pas froid. Non dit-elle, elle ne prendrait pas froid, elle avait un châle et elle l’a soulevé un peu pour le montrer, puis elle l’a serré davantage autour de sa poitrine. Je ne pouvais pas lui dire que je n’avais pas vraiment peur pour elle, mais que j’étais heureux d’avoir trouvé un sentiment grâce auquel je pouvais jouir de mon amour et c’est pourquoi je lui ai répété que j’avais peur. Entre-temps son mari, sa petite et monsieur Pipes étaient sortis, et il s’avéra qu’il n’était pas totalement sûr qu’ils allaient partir pour Brünn, comme Löwy m’en avait persuadé, et que Pipes était même plutôt décidé à partir pour Nuremberg. C’était la meilleure solution, il était facile de trouver une salle, la communauté juive était importante, et puis on pouvait continuer sans problèmes vers Leipzig et Berlin. D’ailleurs ils avaient discuté toute la journée et Löwy, qui avait dormi jusqu’à 4 h, les avait laissés attendre et ils avaient raté le train de 7 h 30 pour Brünn. En échangeant ces arguments, nous sommes entrés dans le café et nous sommes assis à une table, moi en face de madame Tsch. J’aurais tellement aimé me distinguer, en soi ce n’était pas difficile, il m’aurait suffi de connaître quelques correspondances de trains, de parler des différences entre les gares, de provoquer une décision entre Nuremberg ou Brünn, mais surtout faire taire le Pipes qui se conduisait comme son Bar-Kochba et aux cris duquel Löwy, fort raisonnablement, même si ce n’était pas volontaire, opposa un bavardage très rapide, qu’on ne pouvait interrompre, assez incompréhensible pour moi, au moins sur le moment, un bavardage de moyenne intensité. Au lieu de me distinguer je restais affalé dans mon fauteuil mon regard allait de Pipes à Löwy et sur le chemin seulement de temps en temps rencontrait les yeux de Mme Tsch. ; mais quand elle me répondait d’un regard (il lui suffisait par exemple de me sourire à cause de l’énervement de Pipes) je détournais le mien. Ce n’était pas sans raison. Entre nous il ne pouvait y avoir de sourire causé par l’énervement de Pipes. Face à son visage j’étais trop sérieux pour ça et complètement épuisé par ce sérieux. Si je voulais rire à propos de quelque chose, je pouvais regarder par dessus son épaule la grosse femme qui avait joué la gouverneure dans Bar-Kochba. Mais à vrai dire je ne pouvais pas la regarder sérieusement non plus. Car cela aurait voulu dire que je l’aimais. Même le jeune Pipes derrière moi dans toute son innocence s’en serait forcément aperçu. Et cela aurait été vraiment scandaleux. Moi un jeune homme à qui l’on donne généralement dix-huit ans, déclare devant les habitués du Café Savoy, au milieu des serveurs disposés autour de nous, face à l’assemblée des acteurs, déclare à une femme de 30 ans que quasiment personne ne trouve même jolie, qui a 2 enfants de 10 et 8 ans, dont le mari est assis à ses côtés, qui est un modèle d’honnêteté et d’économie, – déclare à cette femme son amour dont il est devenu l’esclave, et – c’est là le point vraiment le plus étrange, que personne n’aurait d’ailleurs remarqué – renonce aussitôt à cette femme, comme il renoncerait à elle si elle était jeune et célibataire. Dois-je remercier ou bien dois-je maudire le fait que malgré tout mon malheur je puisse encore éprouver de l’amour, un amour non terrestre pour des objets terrestres, néanmoins ? Mme Tschissik était belle hier. La beauté vraiment normale des petites mains, des doigts légers, des avant-bras arrondis qui sont en soi si parfaits que même la vision pourtant inhabituelle de cette nudité ne fait pas penser au reste du corps. La chevelure partagée en deux vagues et vivement éclairée par la lumière au gaz. La peau un peu impure autour du coin droit de la bouche. Sa bouche s’ouvre comme pour une plainte enfantine, suivant en haut et en bas des sinuosités tendrement formées, on pense que cette belle formation des mots, qui répand la lumière des voyelles à travers les paroles et préserve leur pur contour avec la pointe de la langue, on pense que cette formation des mots ne peut réussir qu’une fois et l’on s’étonne que cela continue. Front bas et blanc. Pour l’usage que j’en ai vu faire jusqu’à présent, je hais la poudre, mais si cette teinte blanche, ce voile d’une couleur laiteuse un peu trouble flottant bas au-dessus de la peau provient de la poudre, alors je suis d’accord pour qu’elles se poudrent toutes. Elle aime poser deux doigts au coin droit de ses lèvres, peut-être a-t-elle mis les bouts des doigts dans sa bouche, oui peut-être a-t-elle même introduit un cure-dents dans sa bouche ; je n’ai pas bien regardé ses doigts, mais on aurait presque dit qu’elle avait introduit un cure-dents dans une dent creuse et qu’elle l’y avait laissé un quart d’heure.


- Le 4 novembre 1911, la troupe de théâtre yiddish dirigée par Jizchak Löwy a joué Bar-Kochba de Goldfaden au Café Savoy. Entre début octobre et février 1912, Kafka assistera à douze de leurs représentations.

- Le 6 novembre, il accompagne les acteurs à la gare de Prague. Ils partent finalement pour Nuremberg et en reviendront le 16 novembre.

- Kafka est tombé amoureux d’une actrice de la troupe, Amélie Tschissik. Il l’a déjà vue jouer dans plusieurs pièces : Sulamite de Goldfaden ; L’Homme sauvage de Gordin ; Bar-Kochba de Goldfaden. En 1911, Kafka a vingt huit ans. Madame Tschissik en a trente. Elle est mariée et a deux enfants, et il est conscient que son amour pour elle restera "un produit de l’imagination sans perspective de réalisation". A propos du bouquet offert à madame Tschissik, il écrit : "J’avais espéré satisfaire un peu mon amour pour elle, mais ça n’a servi à rien. Ce n’est possible que par la littérature ou le coït". Dans sa biographie de l’écrivain (Der ewige Sohn), Peter-André Alt voit dans cette expérience amoureuse sans accomplissement possible un motif qui ne cessera de se répéter dans la vie de Kafka, conditionnant l’écriture littéraire. "L’écriture réussie n’est pas un ersatz de l’assouvissement sexuel, mais inclut celle-ci dans un sens large, de telle sorte que "littérature" et "coït" représentent des espèces de jeu d’une impulsion identique. Si le travail littéraire échoue, il se produit inversement des refoulements psychiques qui équivalent à des formes hésitantes de sexualité refoulée".

Madame Tschissik


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 18 mars 2015

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