Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Journal de Kafka (III,46) : la suite des adieux

troisième cahier, nouvelle traduction

la suite des adieux : parce que je me sentais oppressé par Pipes, j’ai remarqué surtout les bouts entaillés et piqués de points sombres de ses dents. J’ai eu enfin la moitié d’une idée. « Pourquoi aller directement jusqu’à Nuremberg ? ai-je demandé, pourquoi ne pas donner une ou deux représentations dans une ville intermédiaire plus petite ? » Vous en connaissez une ? a demandé Mme Tsch. sur un ton bien moins dur que je l’écris et m’a ainsi obligé à la regarder. Tout son corps visible au-dessus de la table le cercle formé par les épaules, le dos et la poitrine était tendre malgré la construction décharnée et brute de son corps portant des vêtements européens sur scène. De manière ridicule, j’ai nommé Pilsen. Des habitués à la table voisine ont proposé fort raisonnablement Teplitz. M. Tsch. aurait été favorable à chacune des villes intermédiaires, il n’a confiance que dans les entreprises modestes. Mme Tsch. de même sans qu’ils aient besoin de beaucoup discuter ensemble, en outre elle demande autour d’elle le prix des billets de train, ils ont dit souvent : ce serait assez si l’on gagnait auf parnusse. Sa fille se frotte la joue contre son bras ; elle ne le sent certainement pas, mais chez l’adulte cela produit la conviction enfantine qu’il ne peut rien arriver à un enfant qui se trouve auprès de ses parents, même si ceux-ci sont des comédiens ambulants, et que les soucis réels ne se trouvent pas si près de la terre, mais uniquement à hauteur de visage des adultes. J’étais très favorable à Teplitz, parce que je pouvais leur donner une lettre de recommandation pour le docteur Polaček et ainsi m’engager en faveur de Mme Tschissik. Face à l’opposition de Pipes qui a préparé lui-même les papiers pour les 3 villes possibles et organisé énergiquement le tirage au sort, c’est Teplitz qui fut tiré pour la troisième fois. Je suis allé m’asseoir à la table d’à côté et, bien agité, j’ai écrit la lettre de recommandation. Sous prétexte d’aller à la maison pour chercher l’adresse exacte du Dr. P. qui n’était d’ailleurs pas nécessaire et qu’on ne connaissait pas non plus, j’ai pris congé. L’air gêné je jouais avec la main de la femme et le menton de sa fille pendant que Löwy se préparait pour m’accompagner.


- Suite de la scène d’adieu du 6 novembre 1911.

- Teplitz : ville située au nord-ouest de la Bohême, au pied des Monts Métallifères.

- auf parnusse : signifie en yiddish l’argent nécessaire pour vivre.

- Le docteur Polaček (1874-1943), un fils adoptif de l’oncle de Franz, Filip Kafka (1846-1914), membre actif de la communauté juive de Teplitz.


Page suivante
Sommaire

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 21 mars 2015

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)