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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (III,47) : Prague décor de théâtre (rêvé avant-hier)

Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (III,47) : Prague décor de théâtre (rêvé avant-hier)

troisième cahier, nouvelle traduction

9.XI II
Rêvé avant-hier : que du théâtre, moi dans la galerie à un moment, à un autre moment sur la scène, une fille que j’avais bien aimée quelques mois plus tôt jouait dans la pièce, tendait son corps souple en s’accrochant effrayée au dossier d’un fauteuil ; depuis la galerie je pointais mon doigt vers la fille qui jouait un rôle de garçon, elle ne plaisait pas à celui qui m’accompagnait. Pendant un acte, le décor était si grand qu’il n’y avait rien d’autre à voir, pas de scène, pas de salle, pas d’obscurité, pas de feux de la rampe ; tous les spectateurs étaient plutôt en grandes foules sur la scène qui représentait l’Altstädter Ring vu sans doute en arrivant de la rue Saint-Nicolas. Bien qu’il ne fût donc pas possible de voir ni la place devant l’horloge de l’Hôtel de ville, ni le petit Ring, on était parvenu grâce à de brèves rotations et de lentes oscillations du plateau à rendre p.e. le Palais Kinsky visible comme si l’on se trouvait sur le petit Ring. Cela n’avait pas d’autre but que de montrer peut-être tout le décor puisqu’il était là dans une telle perfection et qu’il aurait été triste à pleurer de manquer quelque chose de ce décor qui était, j’en étais tout à fait conscient, le plus beau décor de toute la terre et de tous les temps. L’éclairage était réglé par les sombres nuages d’automne. La lumière du soleil étouffé resplendissait dispersée sur telle ou telle vitre d’une fenêtre peinte du côté sud-est de la place. Comme tout était exécuté en grandeur nature et parfaitement imité jusque dans le moindre détail, on était bouleversé de voir le vent léger ouvrir et fermer quelques battants de fenêtre sans qu’on puisse entendre un son à cause de la hauteur des maisons. La place était fortement inclinée, le pavé presque noir, l’église de Notre-Dame de Tyn était à sa place mais devant elle il y avait un petit palais impérial avec une avant-cour où étaient rassemblés, dans un ordre parfait, tous les monuments qui se trouvent normalement sur la place : la Colonne de Marie, la vieille fontaine devant l’Hôtel de Ville, que je n’ai moi-même jamais vue, la fontaine devant l’église Saint-Nicolas et une palissade dressée tout autour du terrain que l’on a déblayé pour y construire le Monument à Jan Hus. On représentait – dans la salle, on oublie souvent qu’on ne fait que représenter, alors sur scène et dans ces coulisses ! – une fête impériale et une Révolution. La Révolution était si importante, avec des foules considérables qu’on envoyait du haut vers le bas de la place, qu’il est probable qu’elle n’a jamais eu lieu à Prague ; manifestement, on ne l’avait transportée à Prague qu’à cause du décor, alors qu’elle était prévue pour Paris. D’abord on ne voyait rien de la fête, en tout cas la Cour était sortie pour aller à une fête, entre temps la Révolution avait éclaté, le peuple avait envahi le Château, moi-même, j’étais en train de courir sur les rebords de la fontaine en direction des champs, mais le retour de la Cour au Château devait être impossible. C’est alors que les voitures de la Cour sont arrivées par la Eisengasse, à une telle vitesse qu’elles ont dû commencer à freiner avant l’entrée du Château et leurs roues bloquées ont frotté sur le pavé. C’étaient des voitures comme on en voit aux fêtes populaires et aux défilés, voitures sur lesquelles on installe des tableaux vivants, elles étaient donc plates, ornées d’une guirlande de fleurs et du plancher pendait tout autour un drap de couleur, recouvrant les roues. On percevait d’autant plus la terreur qu’exprimait leur précipitation. Comme s’ils avaient perdu connaissance, ils ont été traînés dans la courbe qui menait de l’Eisengasse au Château, par les chevaux qui se sont cabrés devant l’entrée. Au même moment, une foule est arrivée et est passée devant moi sur la place, la plupart des spectateurs que je connaissais pour les avoir vus dans la rue et qui venaient peut-être d’arriver. Parmi eux, il y avait une fille que je connaissais, mais je ne sais pas qui elle était exactement ; elle marchait accompagnée par un jeune homme élégant portant un manteau Ulster brun jaune à petits carreaux, la main droite enfoncée dans la poche. Ils allaient vers la rue Saint-Nicolas. À partir de cet instant, je n’ai plus rien vu.



- Récit de rêve hanté par la géographie de Prague transformée en vaste théâtre au décor changeant au rythme de l’Histoire. Récit de rêve stupéfiant pour nous, à un siècle de distance, quand on examine l’histoire même des monuments qui le traversent. Au fur et à mesure que je traduisais, je cherchais les rues ou places évoquées sur le web, notamment sur Google Street View, et j’ai repris les liens plus bas. Ne pas oublier que, comme le signale Gustav Janouch, Kafka connaissait parfaitement l’histoire de chaque monument de la ville.

- Le Monument à Jan Hus : il n’existait donc pas encore au moment où Kafka écrivait ces lignes. Il a été inauguré en 1915. Juste rappeler l’importance de la figure de Jan Hus, théologien et grand réformateur tchèque (un siècle avant Luther) ayant fini sur le bûcher. Le rêve de Kafka n’est pas traversé pour rien par une Révolution quelques lignes plus loin.

- La Colonne de Marie a été renversée en 1918 au moment de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois. Voir son histoire ici. Elle se trouvait sur l’Altstädter Ring.

Autres lieux évoqués :

- L’Altstädter Ring vu sans doute en arrivant de la Niklasstrasse : C’est au numéro 2 de l’Altstädter Ring qu’a habité la famille Kafka entre juin 1889 et septembre 1896. A partir de 1907, la famille a vécu dans une maison au numéro 36 de la rue Saint-Nicolas.

- Le Palais Kinsky : ancien "Altstädter Deutsches Gymnasium" : collège-lycée où Kafka a été élève.

- L’Hôtel de Ville avec son horloge astronomique (on peut faire pivoter l’image).

- L’église de Notre-Dame de Týn


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 23 mars 2015

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