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Oeuvres Ouvertes : Le Journal de Kafka est un feuilleton

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Journal de Kafka est un feuilleton

Prague univers

Cela faisait un moment que j’y pensais, depuis le début de ce chantier en 2013 consacré à une nouvelle traduction du Journal de Kafka : resituer chaque page dans le contexte pragois à la fois biographique et historique, tenter de relier l’écriture au milieu dans lequel elle est plongée, ce que je nommais pour moi Prague univers. Encouragé en cela par le fait que chaque page du Journal est une plongée à la fois dans le monde personnel et onirique de son auteur, et en même temps dans tout ce qui se passe autour : vie de famille, soirées au théâtre yiddish (une découverte décisive de cette année 1911 avec la venue à Prague de la troupe de Löwy), visite d’une entreprise, simple lecture, etc. (c’est le fait que l’écriture peut partir de n’importe quel objet ou sujet qui caractérise d’abord le Journal).

Le texte traduit était, page après page, une invitation. Il suffisait d’en suivre la syntaxe pulsionnelle, les rythmes et les variations d’une écriture rapide, souvent sans ponctuation, pour se trouver soi-même emporté dans cet univers du rêve où il y avait, mêlés dans une espèce de kaléidoscope verbal, les visages familiers composant souvent des polarités (Max Brod ou le père par exemple), des inconnus croisés dans la rue ou au théâtre, des acteurs dont Franz décrit le jeu, le costume, les traits physiques caractéristiques. C’est là ce qui fait du Journal une espèce de feuilleton, avec ses personnages qui reviennent, ses passions amoureuses (madame Tschissik, femme de trente ans mariée deux enfants, qu’il ne cesse d’admirer tout en étant conscient qu’elle restera inaccessible), ses départs à la gare, ses amitiés. Mais feuilleton où c’est sans cesse la littérature qui reste en jeu, même et surtout lorsqu’il s’agit d’amour et d’amitié. Il y a une légèreté, une grâce, une auto-ironie chez Kafka indissociable d’un désespoir profond, d’un drame qui se joue à chaque instant, simplement dans le fait d’être là, prisonnier d’une famille, d’une ville et d’une époque dont il semble incapable de s’échapper.

La traduction en ligne montre cette problématique jour après jour, dans son développement en spirale, et l’on peut tenter de se servir de quelques nouveaux outils qui nous sont facilement disponibles pour plonger peut-être plus loin dans le texte, tirant en quelque sorte sur certains de ses fils. Voir ma première tentative de recourir au journal que lisaient quotidiennement Kafka et Brod (on connaît la présence de la presse dans les cafés de l’ancien empire austro-hongrois, c’est encore vrai aujourd’hui à Vienne, Salzbourg ou bien sûr Prague), le Prager Tagblatt : aux dates du Journal où il est question de représentations théâtrales, on retrouve tel article de Brod, telle annonce de la soirée, et c’est en ligne, numérisé, donc pourquoi ne pas s’en servir pour composer ce Prague univers rêvé en lisant le texte ? Et pourquoi, traduisant un rêve stupéfiant de Franz où les rues et les places de Prague bougent comme un décor de théâtre, ne pas aller faire un tour sur Street View et donner à voir les lieux évoqués (chaque lecteur étant libre ensuite de se déplacer à l’intérieur de ces lieux, d’en explorer d’autres facettes en suivant le texte à côté) ? Ce que l’on faisait avant avec nos cartes papier et nos (souvent pénibles et laborieuses sur un plan administratif) explorations des archives, nous pouvons le faire à la vitesse du rêve écrit par Kafka.

Traduire sur le web, c’est aussi, à beaucoup d’égards, rendre la publication papier obsolète : par un système de mots-clés, de liens internes et et notes dont je truffe de plus en plus le Journal, le work in progress de la traduction peut rendre celui de l’écriture initiale plus fidèlement dans son caractère aléatoire, non linéaire, avec ses figures, ses éléments qui reviennent et se déploient différemment, avec la liberté pour le lecteur de naviguer comme il le souhaite à l’intérieur de cette machinerie puissante d’une vie — celle de Franz Kafka — en train de s’accomplir par l’écriture. Je lisais il y a quelques jours que des éditeurs voulaient faire une édition papier de l’encyclopédie Wikipédia : c’est encore la preuve que ces gens-là ne comprennent rien à la mutation en cours, la lecture encyclopédique étant aujourd’hui radicalement relancée par la possibilité de navigation via les liens. De même pour le Journal de Kafka, à redéployer d’une façon toute nouvelle. On s’y emploie pas à pas.

Première mise en ligne le 24 mars 2015.

© Laurent Margantin _ 26 décembre 2016

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