Oeuvres Ouvertes

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Werner Kofler | Froide auberge

présentation et traduction de Bernard Banoun

Ce bref extrait est tiré de Froide Auberge. Fragment (Kalte Herberge.Bruchstück, 2004), texte où l’écrivain autrichien Werner Kofler (1947-2011) retrace dans un nouveau monologue sa confrontation rageuse d’artiste avec le monde, ici en partant d’un épisode d’une série policière télévisée (célèbre dans tout l’espace germanophone où elle est diffusée chaque dimanche soir) autour d’un personnage homonyme. « Froide auberge » fait référence à un passage des Minima Moralia d’Adorno, comportant à son tour une référence à Schubert et à la désillusion romantique. Le scénariste de cet épisode aurait été l’écrivain Felix Mitterer. Kofler fait référence également à son propre livre Hôtel Clair de crime (trad. fr. parue chez Absalon) pour illustrer une fois de plus le gouffre entre son propre effacement en tant qu’écrivain et le monde médiatique.

 

Werner Kofler | Froide auberge

Ou bien serait-il possible que, tombé dans l’oubli, peut-être à raison, peut-être à tort, je n’aie jamais été perçu comme j’aurais dû l’être, ou bien si ?, je ne sais pas, peu importe – est-ce que je devrais peut-être, au bout de quarante ans, pour la quantième fois ?, et sans en avoir jamais eu l’intention, essayer de percer ? Mais quel genre de percée, une perforation de l’estomac ? Ah, la percée auprès du grand public, je comprends, auprès de Tarte et Tampion, de Machin et de Chose, faire ma percée comme Machinchose ? Non, ce n’est pas pour moi, pas vraiment, bien trop fatigant, non, après tout je ne m’appelle pas Mitterer, mieux encore : je ne suis pas Mitterer, et le zèle du sous-talentueux n’a jamais été mon fort.
Mais comment est-ce que j’en arrive donc à Mitterer, pourquoi Mitterer et pas, par exemple, Turrini ? Bizarre, cette histoire. – Oui, c’était cela, le revoilà, le fil perdu, c’est à cause du fait d’être perçu, de la célébrité, que j’en suis venu à ce Mitterer scénariste, car aussi célèbre qu’en ce dimanche 22 décembre 2002 dans le programme télévisé de première partie de soirée, dans l’épisode Mortels Souvenirs de la série Tatort/Le lieu du crime, aussi connu, par mon nom entier, d’un public de masse comme en ce dimanche précédant tout juste Noël, je ne le serai plus jamais et ne l’ai jamais été auparavant non plus ; célèbre, oui, mais comme qui, qui moi, voilà ce qu’il est intéressant à savoir : eh bien, célèbre en propriétaire d’hôtel criblé de dettes, mais pas le propriétaire de l’hôtel Clair de crime, célèbre, une heure et demie durant, comme meurtrier ou comme suspect de meurtres en série, comme complice de meurtre ou violeur (Mitterer ne précise pas vraiment), et pour finir comme suicidé – Werner Kofler est mort, il s’est pendu ! – Oui, vraiment, je l’ai vu de mes yeux, une bonne corde, des nœuds bien nets, du travail de spécialiste, il ne pouvait guère en aller autrement. – En voilà une histoire ! Pourvu que quelqu’un n’aille pas écrire assassin en dessous de la plaque avec le nom Werner Kofler sur ma porte le soir de Noël, pourvu qu’on n’en vienne pas aux mains et qu’il n’y ait pas de dégâts matériels, mon suicide dans le lointain Tyrol aura pu être perçu comme une reconnaissance des faits, un aveu de meurtre, car Mitterer le scénariste n’apporte pratiquement rien pour l’élucidation des faits, au contraire, il sème la pagaille, et même chez les Kofler, dans ma généalogie, quelle pagaille, dans cette heure et demie Kofler, Kofler à outrance :


Traduit de l’allemand par Bernard Banoun
Extrait de : Werner Kofler, Kalte Herberge, Wien, Deuticke, 2004.
© Droits réservés

Lire également sur Oeuvres ouvertes :
- Trois questions à Bernard Banoun, traducteur de Werner Kofler

© Laurent Margantin _ 26 mars 2015

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