Œuvres ouvertes

Ingo Schulze, Portable (1)

Fayard a fait paraître au début de l’année le recueil de nouvelles intitulé "Portable, Treize histoires à la manière ancienne" d’Ingo Schulze

Je rendrai prochainement compte de ce livre sur Oeuvres ouvertes. Pierre Deshusses a écrit un article synthétique dans le Monde du 4 mars, le voici, ainsi qu’une interview en allemand de l’auteur.

"Portable", d’Ingo Schulze : des instants de bonheur

Une nuit, un homme est réveillé par des bruits inquiétants qui viennent du jardin. Il essaie de voir par la fenêtre ce qui se passe, mais ne distingue que des ombres qui saccagent en beuglant la clôture du bungalow où il passe ses vacances. Le lendemain matin, il constate avec le voisin, à qui la même mésaventure est arrivée, l’ampleur des dégâts causés par les vandales.

N’ayant guère confiance en l’efficacité de la police, les deux hommes décident de s’organiser et échangent leur numéro de portable, mais les vandales ne reviennent pas et le narrateur rentre à Berlin. Une nuit, l’homme est réveillé par la sonnerie désagréable de son portable : c’est le voisin qui l’appelle pour lui dire d’une voix étrange que les vandales sont revenus et pour lui faire écouter par téléphone le vacarme qu’ils font - mais il n’entend rien, sauf la voix de sa femme qui, réveillée elle aussi par le téléphone, lui annonce qu’elle va demander le divorce. Qui est responsable de quoi ? Où est la cause de ce qui arrive ? Le voisin a-t-il un rôle dans la vie du couple ? Tout cela serait-il arrivé sans le téléphone portable ? Sommes-nous les jouets de la technique ? Notre libre arbitre est-il un leurre ?

Les treize histoires d’Ingo Schulze tournent autour de ces questions à la fois fondamentales et infimes dans leur perception, à la fois abstraites et terriblement concrètes : celles du destin. Le protagoniste de la cinquième histoire consulte même le dictionnaire pour s’assurer du sens de ce mot : "Le dictionnaire de Grimm donne de nombreux exemples de l’utilisation de ce mot, par exemple chez Goethe : "Le destin, pour la sagesse duquel j’éprouve le plus grand respect, est sans doute doté, dans le hasard qui guide ses actes, d’un organe fort maladroit." Cette phrase répond à toutes les questions, y compris celles qui m’ont taraudé pendant ma scolarité : pourquoi la mission historique de la classe ouvrière obéit-elle à des lois et pourquoi la classe ouvrière doit-elle être guidée par un parti de type nouveau ? Parce que le destin, avec le hasard, dispose d’un organe maladroit."

Cette maladresse de la vie, perceptible dans tout événement humain, Ingo Schulze la traque non pas dans le sensationnel ou ce qui est généralement reconnu comme constituant de l’Histoire mais dans les histoires personnelles et intimes. Rien d’étonnant à ce que le narrateur du premier récit ait emporté comme lecture dans sa maison de vacances un livre d’Adalbert Stifter, cet auteur autrichien du XIXe siècle qui s’attache à décrypter les énigmes du monde dans ce qui est infiniment petit. Ecrivain sismographe comme Stifter, Schulze, pour qui "la littérature consiste à voir le monde dans une goutte d’eau", a été comparé à Sherwood Anderson, Raymond Carver et aux maîtres de la short story américaine. C’est réduire le talent de cet auteur, qui s’affirme comme l’un des écrivains les plus talentueux du moment et que Günter Grass, avec une naïveté de patriarche, a désigné comme son "successeur", alors que tout sépare en réalité ces deux hommes. Né à Dresde en 1962, Ingo Schulze s’est fait connaître en 1995 par 33 moments de bonheur, suivi d’Histoires sans gravité (1998), où les nouvelles s’imbriquaient les unes dans les autres pour faire un roman kaléidoscopique. Après le roman par lettres Vies nouvelles, il revient donc à la forme brève, son genre de prédilection, qui lui a valu d’obtenir le prestigieux prix de la Foire du livre de Leipzig en 2007. C’est ainsi que l’on peut d’ailleurs comprendre le sous-titre de l’ouvrage : Treize histoires à la manière ancienne, encore une fois très bien traduites en français.

Ce qui toujours échappe

Qu’ils se passent en Allemagne, en Hongrie, au Caire ou à New York, ces récits s’attachent à cerner ce qui toujours échappe, le point de rupture qui est en même temps angle de soudure : "Quelque chose s’est passé, mais tu n’arrives pas à savoir quoi, tu ne peux pas le saisir, tu ne peux même pas le voir, mais c’est là", dit un personnage de la nouvelle "Une nuit chez Boris".

Cette réflexion sur le destin et la catastrophe au sens littéral du terme est doublée d’une réflexion sur la littérature et son rapport à la réalité. Ingo Schulze jubile à mêler parfois auteur et narrateur, sans que l’on sache toujours qui est qui. "Je vais malgré tout m’efforcer de parler de moi et de cette propension qu’a la vie d’imiter la littérature", écrit-il dans le dernier récit. Mais cette mise en scène est tellement virtuose qu’on l’oublie pour ne garder que des instants de bonheur.

Pierre Deshusses

© Laurent Margantin _ 20 mars 2010

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