Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (III,54) : Hier conférence Richepin « La légende de Napoléon » au Rudolphinum

troisième cahier, nouvelle traduction


12. XI II dimanche.
Hier conférence Richepin « La légende de Napoléon » au Rudolphinum. Assez vide. Comme pour tester les bonnes manières du conférencier, un grand piano est installé entre la petite porte et la table où il va se tenir. Le conférencier entre, veut aller à sa table par le plus court chemin tout en fixant le public, il passe donc trop près du piano, est surpris, recule, le contourne tranquillement, sans plus regarder le public. Dans l’enthousiasme de la fin de son propos et sous les nombreux applaudissements, il a bien sûr depuis longtemps oublié le piano qui ne s’est pas fait remarquer pendant sa conférence, les mains sur la poitrine il veut tourner le dos au public le plus tard possible, fait donc quelques pas élégants sur le côté, se cogne naturellement un peu au piano et doit courber un peu le dos en se tenant sur la pointe des pieds avant de retrouver un terrain libre. – Un homme de cinquante ans grand et fort, à la taille corpulente. La chevelure aux mèches raides comme celle de Daudet est assez fortement pressée sur son crâne, sans être décoiffée. Comme pour tous les vieux Méridionaux qui ont un gros nez et le visage large et ridé qui va avec, des narines pouvant expulser un souffle puissant comme si c’était les naseaux d’un cheval, et devant lesquels on sait parfaitement que ceci est l’état ultime de leur visage, état qui ne sera plus dépassé mais qui durera encore longtemps, son visage me rappelait le visage d’une vieille Italienne caché derrière une barbe ayant il est vrai poussé d’une façon très naturelle. – Au début on était troublé par la couleur gris clair de l’estrade fraîchement repeinte qui montait derrière lui. Les cheveux blancs étaient littéralement collés à cette couleur et ne laissaient apparaître aucun contour. Quand il rejetait la tête en arrière, la couleur se mettait à bouger, sa tête y disparaissait presque. C’est seulement vers le milieu de la conférence que cessa ce phénomène troublant, lorsque l’attention fut totalement concentrée, surtout au moment où il leva son grand corps habillé de noir pour réciter, menant les vers de ses mains agitées, ce qui chassa la couleur grise. – Au début on pouvait se sentir gêné, tant il faisait de compliments de tous les côtés. Lorsqu’il a raconté l’histoire d’un soldat de Napoléon qu’il avait lui-même connu et qui avait eu 57 blessures, il a remarqué que la diversité des couleurs visible sur le buste de cet homme n’aurait pu être imitée que par un grand coloriste comme son ami Mucha, présent dans la salle. – Je me suis rendu compte que ma capacité à être ému par des hommes sur une estrade progressait chez moi. Je ne pensais pas à mes souffrances et à mes soucis. J’étais enfoncé dans le coin gauche de mon fauteuil mais en vérité dans la conférence, les mains jointes entre les genoux. J’ai senti un effet de Richepin sur moi, pareil à celui que Salomon a dû sentir lorsqu’il mettait des jeunes filles dans son lit. J’ai même eu une légère vision de Napoléon qui, dans une rêverie systématique, est entré lui aussi par la petite porte, alors qu’il aurait aussi bien pu sortir du bois de l’estrade ou de l’orgue. Il écrasait toute la salle qui, en ces instants, était complètement pleine. Si proche de lui que je fusse en vérité, je n’avais aucun doute sur sa capacité à agir sur moi, et je n’en aurais jamais eu non plus en réalité. J’aurais peut-être remarqué son accoutrement ridicule, comme pour Richepin, mais cela ne m’aurait pas gêné de le remarquer. Comme j’étais froid en revanche quand j’étais enfant ! J’ai souhaité bien souvent être mis en présence de l’empereur pour lui montrer son absence de capacité à agir sur moi. Et c’est n’était pas du courage, juste de la froideur. – Il récitait les poèmes comme des discours à la Chambre. Il frappait sur la table comme quelqu’un qui assiste, impuissant, à des batailles, agitant ses bras tendus il frayait la voie aux soldats de la Garde en plein milieu de la salle, il ne criait « empereur » qu’avec le bras levé changé en drapeau, et en répétant ce mot il lui donnait littéralement un écho à travers une armée qui appelait en bas dans la plaine. Pendant qu’il décrivait une bataille, un petit pied a surgi quelque part par terre, on a regardé, et c’était son pied qui avait manqué d’assurance. Mais cela ne l’a pas troublé. – C’est en lisant les Grenadiers dans une traduction de Gérard de Nerval, poème auquel il a particulièrement rendu hommage, qu’il a été le moins applaudi. – Dans sa jeunesse, on ouvrait le tombeau de Napoléon une fois dans l’année et l’on montrait le visage embaumé aux invalides qu’on faisait défiler devant, une vision qui provoquait plus la terreur que l’admiration parce que le visage était boursouflé et verdâtre ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a fini par supprimer cette ouverture du tombeau. Mais Richepin a pu encore voir le visage, posé sur le bras de son grand-oncle qui avait servi en Afrique et pour qui le commandant avait fait ouvrir exprès le tombeau. – Il annonce longtemps à l’avance un poème qu’il veut réciter (il a une mémoire infaillible, comme ce doit être à vrai dire toujours le cas chez une personne d’un fort tempérament), le commente, les vers à venir provoquent déjà un petit tremblement de terre à travers ces quelques paroles, pour ce qui est du premier poème il a même dit qu’il allait le réciter avec toute son ardeur. C’est ce qui s’est passé. – Au cours du dernier poème, il produit la gradation en arrivant imperceptiblement aux vers (vers de Victor Hugo), en se levant lentement, en ne se rasseyant plus après les vers, en empruntant les grands gestes de la déclamation avec la dernière force de sa prose, et en les gardant. Il a fini en jurant que, même dans 1000 ans, chaque grain de poussière de son cadavre, au cas où il serait encore conscient, serait encore prêt à suivre l’appel de Napoléon. – Le français au souffle court avec ses soupapes qui se succèdent rapidement a résisté même aux improvisations les plus sottes, il ne s’est pas désagrégé, même pas quand il a parlé à plusieurs reprises des poètes qui embellissent la vie quotidienne, de son imagination (yeux fermés) qui est celle d’un poète, de ses hallucinations (yeux écarquillés tournés à contre-cœur vers les lointains) comme celles d’un poète etc. En tenant ces propos il mettait sa main devant ses yeux et les découvrait lentement en écartant un doigt après l’autre. – Il a servi, son oncle en Afrique, son grand-père sous Napoléon, il a même chanté deux lignes d’un chant guerrier. – 13 XI II Et cet homme a comme je l’ai appris aujourd’hui 62 ans




- Le Rudolphinum, bâtiment néorenaissance situé place Jean Palach à Prague. Il a été inauguré le 7 février 1885 et comprend une salle de concert et une galerie accueillant des expositions. Il doit son nom au prince héritier de l’empire austro-hongrois Rodolphe d’Autriche.

- Je n’ai pas associé aussitôt le nom de Richepin à celui de l’écrivain français évoqué notamment par Paul Léautaud dans son Journal au moment de son élection à l’Académie française le 5 mars 1908 : "C’est Richepin qui est élu. Le voilà payé de toutes ses courtisaneries depuis six mois, de tous les compliments intéressés qu’il a déversés depuis six mois dans sa Critique dramatique. L’ancien sauvage s’est rangé".
Jean Richepin (1849-1926) s’est en effet d’abord fait connaître par ses excentricités et une œuvre, La Chanson des gueux (1876), qui lui vaut un procès pour outrage aux bonnes mœurs. C’est cependant l’Académicien que découvre Kafka ce 12 novembre 1911, qui n’a toutefois pas perdu son caractère exalté et romantique. Fascination une nouvelle fois de Kafka pour les personnages de théâtre, et même les prestidigitateurs capables d’ensorceler leur public.
Voici ce qu’écrivait Léon Bloy à Richepin en 1877 : "En réalité, vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus possible et faire du bruit dans le monde. Vous êtes naturellement un cabotin, comme d’autres sont naturellement des magnanimes et des héros. Vous avez ça dans le sang. Votre rôle est d’épater le bourgeois. L’applaudissement, l’ignoble claque du public imbécile, voilà le pain quotidien qu’il faut à votre âme fière".

Jean Richepin, tel que Kafka dut le voir en 1911.

- Le Prager Tagblatt du 12 novembre 1911 parle de cette conférence comme d’un "événement littéraire de premier ordre", et ne tarit pas d’éloges sur l’écrivain français, évoquant notamment la fascination qu’il exerce sur le public. C’est également le cas dans Bohemia du même jour.

- La chevelure aux mèches raides comme celle de Daudet est assez fortement pressée sur son crâne, sans être décoiffée

Pour traduire je me suis aidé de photos d’Alphonse Daudet, notamment celle-ci.

- Le poème de Heinrich Heine, Les deux Grenadiers, a été en fait traduit par Edouard Grenier. C’est sans doute le fait que Gérard de Nerval avait traduit tous les autres poèmes des Nocturnes qui a fait croire à Kafka qu’il en était également le traducteur.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 10 avril 2015

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