Œuvres ouvertes

Poésie, réel absolu

un choix de mes traductions de Novalis sur Oeuvres ouvertes

En 1797, Novalis publie ses premiers fragments dans la revue Athenaeum et continue à en écrire durant toute son existence. « La poésie est le réel véritablement absolu. C’est le noyau de ma philosophie. Plus c’est poétique, plus c’est vrai », peut-on lire dans ses premières pensées. Philosophe, scientifique et poète, il place la poésie au cœur et au-dessus de toutes les disciplines en faisant d’elle celle qui permet d’assurer leur fusion pour mieux comprendre l’univers. Elle est selon lui « l’héroïne de la philosophie » et « élève chaque individu à la totalité à travers une opération de connexion qui lui est propre ».

Laurent Margantin présente une nouvelle traduction d’un florilège des premiers fragments de Novalis. Il a su préserver l’essence de ces textes courts, qui abordent déjà la plupart des thématiques du poète allemand et définissent notamment le rôle essentiel de la poésie dans notre existence.

(quatrième de couverture)

- Florilège composé à partir de deux ensembles en ligne ici même : Grains de pollen - La poésie est le réel absolu. Introduction de Frédéric Brun.

- Novalis dans Oeuvres ouvertes

Novalis | Poésie, réel absolu (extraits)

Par rapport à nous, l’imagination place le monde futur soit en hauteur, soit en profondeur, ou bien dans la métempsychose. Nous rêvons de voyages à travers l’univers, mais l’univers n’est-il pas en nous ? Nous ne connaissons pas les profondeurs de notre esprit. – Le chemin mystérieux va vers l’intérieur. C’est en nous, ou nulle part, qu’est l’éternité avec ses mondes, le passé et le futur. Le monde extérieur est le monde de l’ombre, il projette son ombre dans l’empire de la lumière. L’intérieur nous paraît naturellement si sombre, si solitaire et informe, mais comme nous le percevrons différemment lorsque l’obscurité aura disparu et que les corps d’ombre auront été repoussés. Nous jouirons plus que jamais, car notre esprit aura été longtemps privé.

La plus haute tâche de la formation est de se rendre maître de son soi transcendantal, d’être en même temps le moi de son moi. D’autant moins étrange est le manque complet de sens et d’entendement pour les autres. On n’apprendra jamais à comprendre véritablement les autres sans une parfaite compréhension de soi-même.

Plus un homme a l’esprit confus – on appelle souvent un tel homme un idiot –, plus l’étude appliquée de soi-même peut faire de lui quelqu’un ; au contraire, les têtes ordonnées doivent faire de grands efforts pour devenir de vrais savants, de profonds encyclopédistes. Les hommes à l’esprit confus doivent commencer par lutter contre de grandes difficultés, ils progressent très lentement dans la matière, ils apprennent avec peine à travailler : mais ensuite ils sont seigneurs et maîtres pour toujours. L’esprit ordonné progresse très vite dans son domaine, mais en sort aussi très vite. Il atteint bientôt le second niveau : mais il y reste habituellement bloqué. Les derniers pas sont pénibles pour lui, et il est rare qu’il arrive, à un certain degré de maîtrise, à se remettre dans la peau d’un débutant. La confusion équivaut à un excès de force et de faculté, mais à un manque de rapports ; l’ordre aux bons rapports, mais à une insuffisance de faculté et de force. C’est pour cela que l’homme à l’esprit confus est si progressif, si perfectible, alors que l’homme à l’esprit ordonné s’arrête si tôt comme philistin. L’ordre et la précision ne font pas à eux seuls la clarté. A travers un travail sur soi, l’homme confus accède à cette clairvoyance céleste, à cette illumination de soi qu’atteint rarement l’homme à l’esprit ordonné. Le vrai génie relie ces extrêmes. Il partage la rapidité avec le dernier et la complétude avec le premier.

Nous sommes en relation avec toutes les parties de l’univers, comme avec l’avenir et le passé. C’est à travers la direction et de la durée de notre attention que nous développons telle relation parmi beaucoup d’autres, celle qui doit être pour nous spécialement importante et effective. Une véritable méthode pour cette technique ne devrait pas être moins que cet art de l’invention, souhaité depuis si longtemps, et sans doute s’agit-il de quelque chose de supérieur à celui-ci. L’homme procédant continuellement en suivant ses lois, il est certain qu’on peut découvrir celles-ci à travers une géniale auto-observation.

Le poète achève son parcours comme il l’a commencé. Quand le philosophe ne fait que tout ordonner, que tout poser, le poète défait tous les liens. Ses mots ne sont pas des signes généraux – ce sont des sons - des paroles magiques, qui font bouger autour d’eux de beaux groupes. Comme les vêtements des saints conservent encore des forces miraculeuses, certains mots sont sanctifiés par quelque merveilleux souvenir et devenus à eux seuls un poème. Pour le poète le langage n’est jamais trop pauvre, mais toujours trop général. Il a souvent besoin de mots qui ne cessent de revenir, de mots dépréciés par l’usage courant. Son monde est simple, comme son instrument – mais tout aussi inépuisable en mélodies.

Tout ce qui nous entoure, les événements quotidiens, les relations habituelles, les habitudes de notre mode de vie, a une influence ininterrompue et, justement pour cette raison, impossible à remarquer, mais de la plus haute importance. Aussi salutaire et nécessaire que soit pour nous cette circulation, dans la mesure où nous sommes les compagnons d’un temps déterminé, membres d’une corporation spécifique, cette même circulation est un obstacle au développement supérieur de notre nature. Des hommes au pouvoir divinatoire, magique et authentiquement poétique ne peuvent naître dans les conditions qui sont les nôtres.

Première mise en ligne le 12 avril 2015

© Laurent Margantin _ 20 avril 2015

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