Œuvres ouvertes

De la solitude / Montaigne

Intense passage des Essais (chapitre 38, premier livre) : "Il se faut reserver une arriereboutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude."

Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la presse, le remuement la fera fouler davantage ; comme en un navire, les charges empeschent moins, quand elles sont rassises : Vous faictes plus de mal que de bien au malade de luy faire changer de place. Vous ensachez le mal en le remuant : comme les pals s’enfoncent plus avant, et s’affermissent en les branslant et secouant. Parquoy ce n’est pas assez de s’estre escarté du peuple ; ce n’est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires, qui sont en nous : il se faut sequestrer et r’avoir de soy.

rupi jam vincula, dicas,

Nam luctata canis nodum arripit, attamen illi,

Cum fugit, à collo trahitur pars longa catenæ.

Nous emportons nos fers quand et nous : Ce n’est pas une entiere liberté, nous tournons encore la veuë vers ce que nous avons laissé ; nous en avons la fantasie pleine.

Nisi purgatum est pectus, quæ prælia nobis

Atque pericula tunc ingratis insinuandum ?

Quantæ conscindunt hominem cuppedinis acres

Sollicitum curæ, quantique perinde timores ?

Quidve superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas

Efficiunt clades, quid luxus desidiésque ?

Nostre mal nous tient en l’ame : or elle ne se peut eschapper à elle mesme,

In culpa est animus, qui se non effugit unquam.

Ainsin il la faut ramener et retirer en soy : C’est la vraye solitude, et qui se peut joüir au milieu des villes et des cours des Roys ; mais elle se jouyt plus commodément à part.

Or puis que nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que nostre contentement despende de nous : Desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy : Gaignons sur nous, de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à nostr’aise.

Stilpon estant eschappé de l’embrasement de sa ville, où il avoit perdu femme, enfans, et chevance ; Demetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, luy demanda, s’il n’avoit pas eu du dommage ; il respondit que non, et qu’il n’y avoit Dieu mercy rien perdu de sien. C’est ce que le Philosophe Antisthenes disoit plaisamment, Que l’homme se devoit pourveoir de munitions, qui flottassent sur l’eau, et peussent à nage avec luy eschapper du naufrage.

Certes l’homme d’entendement n’a rien perdu, s’il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulinus qui en estoit Evesque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu ; Seigneur garde moy de sentir cette perte : car tu sçais qu’ils n’ont encore rien touché de ce qui est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voyla que c’est de bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l’injure : et de les cacher en lieu, où personne n’aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous mesmes. Il faut avoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en maniere que nostre heur en despende. Il se faut reserver une arriereboutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose estrangere y trouve place : Discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz : afin que quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme ; elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre, dequoy recevoir, et dequoy donner : ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d’oisiveté ennuyeuse,

In solis sis tibi turba locis.

La vertu se contente de soy : sans discipline, sans paroles, sans effects.

En noz actions accoustumees, de mille il n’en est pas une qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades : et cet autre tout cicatricé, transi et pasle de faim, deliberé de crever plustost que de luy ouvrir la porte ; penses-tu qu’ils y soyent pour eux ? pour tel à l’adventure, qu’ils ne virent onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé cependant en l’oysiveté et aux delices. Cettuy-cy tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuict d’un estude, penses-tu qu’il cherche parmy les livres, comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de Plaute, et la vraye orthographe d’un mot Latin. Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire ? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre usage : Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encores de celle de nos femmes, de noz enfans, et de nos gens. Noz affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons encores à nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis.

Vah ! quemquamne hominem in animum instituere, aut

Parare, quod sit charius, que ipse est sibi ?

La solitude me semble avoir plus d’apparence, et de raison, à ceux qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, à l’exemple de Thales.

C’est assez vescu pour autruy, vivons pour nous au moins ce bout de vie : ramenons à nous, et à nostre aise nos pensées et nos intentions. Ce n’est pas une legere partie que de faire seurement sa retraicte ; elle nous empesche assez sans y mesler d’autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement ; preparons nous y ; plions bagage ; prenons de bon’heure congé de la compagnie ; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes : et meshuy aymer cecy et cela, mais n’espouser rien que soy : C’est à dire, le reste soit à nous : mais non pas joint et colé en façon, qu’on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde c’est de sçavoir estre à soy.

© Montaigne _ 24 mars 2010

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