Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le grand happening européiste du 11 janvier 2015

par Emmanuel Todd


Les chefs d’État qui défilèrent en tête de la manifestation mettaient en scène l’Europe de l’inégalité. Je laisse de côté le cas de Benjamin Netanyahu, chef de l’exécutif israélien, dont la présence était justifiée par d’autres préoccupations, et notamment les risques qui planent désormais sur les juifs pratiquants en France, ou celui de Serge Lavrov, chef de la diplomatie russe, sur lequel je reviendrai.
Le gotha de l’inégalité postmoderne était présent : Angela Merkel (la domination, l’austérité), François Hollande (l’obéissance), David Cameron (le néolibéralisme), Anne Hidalgo (les cadres et les professions intellectuelles supérieures parisiennes), Jean-Claude Juncker (le système bancaire luxembourgeois), Nicolas Sarkozy (la première vague d’islamophobie en France), Donald Tusk (la russophobie), etc.
Nous devons remercier François Hollande de sa sincérité. Usé durant des mois par des sondages d’opinion massivement défavorables, déstabilisé le 7 janvier par le retour soudain du tragique dans l’histoire de France, il a laissé parler son inconscient et nous a offert un authentique coming out inégalitaire. J’imagine sa libération mentale après les souffrances qu’avait dû lui faire endurer la récitation de son discours égalitaire du Bourget. "Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera pas élu. Et pourtant il gouverne. Mon adversaire, c’est le monde de la finance." Mais où donc avait-il été chercher l’idée que le monde de la finance n’avait pas de visage et qu’il ne serait pas élu ? Reste que, bousculé par l’horreur terroriste, Hollande nous a enfin dit la vérité sur lui-même et sur notre République. Il nous a donné, par des invitations, sa définition personnelle de Charlie.
Je dois avouer que, soucieux de perfection, je me suis inquiété un instant de l’absence de Jérôme Cahuzac (l’évasion fiscale). J’exagère ? Les couvertures de la presse de l’époque, uniformément marquées du sceau de "Je suis Charlie", suggéraient cette possibilité : Gala était Charlie, Closer était Charlie, je ne sais plus quel journal porno était Charlie, Mickey était Charlie. Alors pourquoi pas Cahuzac à côté de Juncker, la fraude fiscale à côté de son paradis ? Lui aussi incarne l’une des vraies "valeurs" de notre République.
Une foule de 1,5 à 2 millions de personnes aura donc accepté de défiler derrière cette incroyable collection de geeks monétaires, budgétaires et militaires. La domination est acceptée, l’inégalité a une base de masse. La République française, comme la République européenne qui l’enveloppe, est un système hiérarchique. Cette immense manifestation néo-républicaine nous oblige à admettre que la montée de l’inégalité en France ne résulte pas de la conspiration d’une minuscule élite, ou même des 1% de personnes qui touchent les plus hauts revenus. Leur manifestation à elles n’aurait par définition pas réuni — même avec un taux de mobilisation de 100% (plus de 75 ans et moins de 5 ans déduits) — plus de 500 000 personnes dans tout l’Hexagone. Oui, la France est bien en train de muter en un système oligarchique, mais ce serait une erreur d’imaginer à sa tête, à l’ancienne, un club fermé de 200 familles, ou même de 150 000 personnes. Une oligarchie de masse émerge, définie par un niveau éducatif supérieur et des revenus acceptables. Elle tient le pays, lui impose ses valeurs et ses rêves, rejette dans la proche banlieue les enfants d’immigrés, dans la banlieue plus lointaine et au fond des départements les milieux populaires français.

Emmanuel Todd, Qui est Charlie ?

©Seuil


Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)