Éditions Œuvres ouvertes

Requiem / Lêdo Ivo

Lêdo Ivo est un poète brésilien que nous présenterons prochainement sur Oeuvres ouvertes. Merci infiniment à Philippe Chéron de nous avoir transmis, depuis le Mexique, sa traduction de ce magnifique poème (qui vient de paraître aux Editions L’Oreille du Loup, Paris, juin 2012, édition bilingue).

Lêdo Ivo est décédé fin décembre 2012, lors d’un séjour en Espagne.

« Un peu profond ruisseau calomnié la mort »

Mallarmé

I

C’est ici que j’attends la venue du silence.

En face de l’arsenal putride

je ne distingue qu’une étincelle

dernier reste des feux.

Comme tous les restes, il a la marque

des choses cachées pour toujours,

des êtres ensevelis au sommet des dunes ;

comme les lettres marquées au fer rouge

sur la croupe d’un cheval volé par un gitan, ou une tache de naissance

sur la hanche bien-aimée.

Maintenant la nuit descend pour toujours.

Mon regard fatigué suit la pirogue

qui s’éloigne des mangroves.

Une lumière sur le banc de sable. Un crabe dans la vase.

Et la vie s’évapore comme les âmes

dans un ciel qui n’abrite aucun dieu.

Tous les paysages que j’ai vus sont réduits en poussière

sur les cartes postales rongées. Et l’ongle sale, ourlé de noir,

prend la place de la main ancienne. Les portes successives

des docks remplis de chapelets d’oignons et de sacs de sucre

se resserrent dans l’obscurité, se réduisent à une seule porte

insoumise au point du jour.

Face à la mer, sur la Barre San Miguel,

à peine maintenant je le sais :

la journée la plus longue de la vie d’un homme

dure moins qu’un éclair.

On ne célébrera plus le temps

parmi les constellations.

Le ciel et la terre vont s’enfoncer

dans la cendre déçue

des matins dérobés par la mort.

Et tout ce que j’ai aimé s’évanouit.

Le nuage écarlate se pose doucement

entre les maisons en pisé et la mer fendue par les vagues.

L’heure est venue de dire adieu à l’eau noire

qui s’agite dans la brume de la lagune

et au vent planétaire qui sèche les poissons

accrochés aux barres de fer des cabanes

et à la mer « caeté » qui s’est ouverte

au pied des falaises de ma patrie perdue.

L’éternité passe comme le vent.

Seul le temps est éternel. C’est ici que j’ai toujours été

au milieu de mon peuple décimé,

et au-delà des dunes mes mains ont préparé

le bûcher doré d’un étonnant festin

anthropophage. Une nuit de cendres

succède à présent aux clameurs et à la joie.

La mer étouffe tous les naufrages

et tout feu s’éteint, tout feu doré

se traîne et se meurt dans le silence du monde.

Ici, en ce lieu d’eau et de terre de mes naissances successives,

mon ombre erre au milieu des décombres

des navires perdus ou rêvés.

Et je cherche en vain, dans les eaux outragées,

la chasteté de l’eau claire et intacte,

qui affleure dans la mer quand perce l’aurore

au cœur de la nuit muette.

Ô porte promise à la consolation de la vie,

après tant d’immondices et tant de splendeur !

En cette nuit finale, les bûchers célestes

brûlent tout espoir et enterrent dans la cendre

les rêves insensés des âmes terrestres

et le râle qui abolit tout paradis.

Dans la nuit crématoire, la mort est un bûcher.

II

Au-delà du froid et du chaud

et des cafards impétueux qui se dispersent comme des pétales

dans la grange abandonnée

et des signes funéraires dans le matin de l’enfance

et des lumières oscillantes des camions qui traversent lentement les plantations de canne à sucre

en faisant peur aux blaireaux

au-delà des paniers ouverts comme des corolles

pour recueillir le reste du jour mutilé par la haine et la guerre

loin des nids tombés sur le sol hivernal

et des eaux de ces pluies obstinées qui disparaissent soudain dans la grande table de la mer rudimentaire

et des légères lunes limpides qui contrôlent le passage des poissons « curimãs »

il y a un non-espace qui distille la prière et l’espoir

et qui met la solennité et la révérence en fuite.

Au-delà des rêves visités par la mer impatiente

et de l’obscurité fétide des égouts et de la clarté solaire

où nous nous déplaçons étourdis

comme les mouches abruties par la chaleur estivale

une non-dimension nous attend. Le jour

se glisse entre les heures qui s’ouvrent au paysage comme des fenêtres.

Le bruit du monde atteint le rivage

et entoure les terrasses de sel, les récifs traîtres de coquillages et les lagunes de sucre.

Au-delà de la réalité il y a d’autres réalités

qui se dédoublent comme des marches. Nos pas

montent et descendent l’escalier, dans le jour misérable

et dans la nuit paisible.

Ce sont comme des rêves tributaires d’autres rêves

ou des fenêtres ouvertes sur la mer.

Nous ignorons où nous sommes. Nous ignorons qui nous sommes.

Nous ignorons tout, sauf qu’il y a une nuit

pure et vide qui nous attend. Une nuit intouchable

au-delà du feu et de la glace, au-delà de tout espoir.

De la senestre la mort triture

nos rêves d’insectes éblouis

et répand la pâleur de l’eau contenue dans le vase

promis au désastre d’une fleur en morceaux.

La mort, toujours la mort, qui nous importune

avec son bourdonnement de mouche funéraire.

III

J’ai toujours aimé le jour naissant. La proue du navire,

la clarté qui avance au milieu des ombres éparpillées,

le vaste murmure de la vie dans les gares.

Un bûcher de mots fait irruption dans la place.

Un obscur train lacustre traverse la ville.

Le jour déverse les syllabes du monde dans les avenues.

J’ai toujours aimé le tonnerre qui lacère l’après-midi,

la rouille et la pluie, les amours qui s’achèvent,

la fumée qui monte des pneus crevés.

Les jours stupides passent comme les ponts.

Les statues volent comme les oiseaux.

Les portes les plus fermées s’ouvrent comme des lèvres.

J’ai toujours aimé ce qui passe : les taxis pleins,

les trains sifflant, les nuages déchirés

et les feuilles entraînées par le vent.

La grêle fustige les pyramides de la mort.

La porte du bordel claque dans la chaleur.

Un couchant jaune baigne l’arsenal.

J’ai toujours aimé la ferraille, les formes détruites

et devenues puanteur marine avec le temps.

J’ai toujours aimé le charançon caché dans le silo.

La rumeur du torrent éclaire la nuit

et déploie entre les pierres les beaux étendards

d’un rêve qui accompagne un soleil démantelé.

Et j’ai toujours aimé l’amour, qui est comme les artichauts,

quelque chose que l’on effeuille, qui dissimule

un cœur vert impossible à effeuiller.

Dans l’arsenal de San Miguel de los Campos

la mer rend à la mer le butin réclamé

des vertèbres perdues des navires.

J’ai toujours aimé le tonnerre qui réveille les dormeurs,

ma porte grande ouverte à la tempête,

le jour perdant ses écailles comme un poisson.

J’ai toujours aimé le brouillard cachant les paysages,

les mannequins, les épouvantails, les miroirs brisés.

J’ai toujours aimé la rouille, l’érosion et la ferraille.

Les conteneurs sont déposés dans la cale des navires comme des corbeilles de fleurs.

La ligne séparant la terre de la mer fulgure comme la foudre.

Dans l’immense balcon du monde règnent les conflits et le commerce.

J’ai toujours aimé les piliers qui supportent les ponts,

les bateaux en partance, les phares et les grues.

J’ai toujours aimé l’Océan et les signaux des sémaphores.

Là où vivent les morts je vivrai un jour,

en ce lieu inexistant que les déités temporaires

ont réservé aux cendres qui ne sont rien ni personne.

Et j’ai toujours aimé la neige qui tombe sur les platanes

qui bordent la Seine, tandis que les péniches

passent lentement sous les ponts.

Le fourmillement clair des eaux claires

éclate dans le matin sous l’illustre

ciel bleu soutenu par les oiseaux.

J’ai toujours aimé les miroirs des salons de coiffure,

les marchands de fleurs, les kiosques à journaux,

les légumes dans les gondoles des supermarchés.

Le jour est une pièce de monnaie rouillée par les chimères.

Et les ponts tressaillent au passage des bus poussiéreux

qui s’acquittent des migrations de la misère et de la mort.

J’ai toujours aimé écouter les rumeurs du monde :

le bourdonnement doré de l’abeille dans le fumier,

le jour trépidant et le vent vagabond.

La sirène du bateau retentit. C’est l’heure de partir.

Toute porte fermée est un port que doit ouvrir

le vent triomphant qui déchire l’océan.

J’ai toujours aimé la lumière du soleil estropié

qui niche dans les palétuviers, la lumière fluviale du jour

sur les dunes qui la nuit marchent à l’horizon.

Qui possède la clé des songes ouvre n’importe quelle porte.

Qui navigue en dormant finit par arriver à bon port

et voit dans les navires l’abolition de la mort.

Et j’ai toujours entendu la voix qui m’appelle dans l’obscurité,

la voix de l’autre rive, provenant des autres mondes

qui se défont dans l’air, léchés par la brume.

J’ai toujours aimé cette voix qui n’est aucune voix,

un murmure du néant, la cendre frissonnante,

le sable qui crisse sur la plage interminable.

Le feuillage de la nuit me couvre quand je dors,

linceul d’un soleil pur qui cherche toujours les ténèbres,

murmure d’une fontaine, pierre blanche d’un mur.

J’ai toujours aimé le temps et l’intempérie,

les termites qui prolifèrent dans la nudité de la matière,

dans les pâles colonies de la nuit dévastée.

Dans le malheur, la chance a voulu

que toujours je me retrouve, même en plein naufrage

qui est toujours l’œuvre du vent.

J’ai toujours aimé ce qui vit dans l’eau noire des mangroves.

J’ai toujours aimé ce qui naît. J’ai toujours aimé ce qui meurt

quand la nuit s’abat sur les maisons des hommes.

IV

Les lumières de l’aéroport courent comme des arlequins.

Dans les passages souterrains les trains de marchandises sifflent

emportant les mannequins qui alimentent les rêves.

Et je suis ce qui part. Et reste. Et vole. Et demeure.

Une lumière de phare divise l’univers.

Ma main cherche dans l’obscurité un corps nuptial.

Je lèche le sel secret des conques entrouvertes.

Le silence immobilisé entre racines et lianes

ouvre une herse solaire dans l’aqueduc.

La fournaise soutient la clarté.

Le jour est un éclair taillé en pièces.

Un cône d’ombre me dissimule à moi-même.

Et le jour passe comme une fourmi. Les jours passent

comme la brise entre les voiles déployées.

Les jours passent et apportent toujours la mort.

A la veille des ténèbres je me dis adieu à moi-même.

Et maintenant la nuit tombe. Elle apporte la cause perdue.

Ma main ne touche plus le corps bien-aimé.

Un soleil noir éclaire la nuit de mon âme

mais je veux l’autre soleil, la grande clarté

du jour matériel qui s’ouvre comme une porte.

Je ne me sens complet qu’avec mon ombre

et le masque de tout ce que j’ai cessé d’être.

Mon soleil inhabitable se lève à tout horizon.

Je ne confie ma frayeur qu’au vent qui souffle.

Il faut être exact et impénétrable

pour être compris par le jour qui passe.

Un vol d’épervier accompagne mes pas

en direction de la vie, en direction de la mort,

sous l’œil indifférent d’un ciel immortel.

Je vois la mort cachée dans un rayon de soleil :

reste de l’embrasement au couchant, nid d’aucun oiseau

et interdiction de vol au-dessus de toute lande.

V

Heureux celui qui part,

et non celui qui arrive dans un port putride.

Heureux ceux qui partent et ne reviennent jamais.

Pourvu que je reste à mi-chemin

et que mon voyage ne s’achève jamais.

Heureux qui ne connaît pas le terminus.

Heureux ceux qui additionnent dans le brouillard,

qui ouvrent les fenêtres quand naît le matin,

qui allument les lumières des aéroports.

Heureux qui traverse les ponts

quand l’après-midi se pose comme un oiseau entre les gazomètres.

Heureux qui possède une âme distraite.

Heureux qui sait qu’à la fin de la traversée

le Néant l’attend, comme un épouvantail dans un champ de maïs.

Heureux qui ne se sent à l’aise que dans la perte et le vent.

Heureux qui a vécu plus d’une vie.

Heureux qui a vécu d’innombrables vies.

Heureux qui disparaît lorsque les cirques s’en vont.

Heureux qui sait que toute source est un secret.

Heureux qui aime les tempêtes.

Heureux qui rêve de trains éclairés.

Heureux qui a aimé les corps et non les âmes,

qui a écouté le hululement des chouettes dans le silence de la nuit.

Heureux qui a trouvé une syllabe perdue sur le gazon humide de rosée.

Heureux qui a traversé la nuit obscure et la brume inopportune,

qui a vu naître le feu crépitant dans les grands bûchers de juin,

le ciel s’ouvrir comme un dais pour accueillir le vol de l’épervier.

Heureux qui demeure dans les îles périphériques,

enveloppé d’un nuage de fourmis volantes au crépuscule.

Heureux les sédentaires qui un jour ne l’ont pas été.

VI

Les mots me suivent comme des chiens

lorsque je marche au milieu des constellations.

Je suis comme le jour, je nais et je meurs avec la nuit.

Je ressuscite de moi-même et à moi-même je retourne

dans la promesse de l’aurore successive.

Dans le temps circulaire je passe et demeure.

Je me lève et me couche entre les galaxies,

entre deux soleils je bois mon éternité.

Additionné ou divisé, je me multiplie toujours

quand les constellations volent comme des oiseaux dans le ciel

et que la vérité du monde est gardée dans les cales des navires.

Je suis le vent qui souffle à Maceió

et la tanche prise dans le corail marin.

La nuit est une porte qui se ferme

à mon passage. Le jour est un atlas maritime.

Avant le sommeil et le rêve j’aspire le silence des montagnes

et je traverse la frontière où la mort se cache

comme un renard dans la forêt.

Le long du chemin j’ai toujours écouté

le murmure des syllabes de la mer interminable.

A la veille du froid et de la fin des mystères

je me remets à chercher les poutres de l’arsenal

et je ne trouve même pas mon ombre

absorbée par les nuages du couchant écarlate.

La mer avance comme une épée.

Pour cette traversée je n’emporte rien

à l’exception de ce qui est resté de moi,

les débris prouvant mon naufrage.

J’ai marché au milieu de la foule. J’ai entendu la rumeur du monde

dans la voix du démagogue, dans le reggae retentissant, dans le cri du vendeur ambulant, dans les turbines d’un jet, dans l’imprécation des pauvres impatients à l’arrêt du bus, dans le murmure amoureux qui éclaire les ténèbres, dans la pluie fulgurante.

J’ai discuté avec la pierre et j’ai connu

son silence et son épaisseur ; et un arbre d’écume

a fleuri pour moi dans le matin lumineux.

J’ai vu le vent souffler sur les terres inondées

et enlacer la misère du monde.

Tel un bûcheron, j’ai enfermé mon jour et attendu la nuit.

Elle est venue aveugler le fil de la hache inclinée contre le mur,

et les bûches se sont trouvées stockées sous l’abri jusqu’à devenir cendre odorante.

J’ai vu le cheval boiteux descendre la colline et hennir à la lumière des étoiles.

J’ai tenté d’ouvrir la porte qui est toujours fermée.

J’ai traversé les ponts des grandes villes,

respiré l’amour et bu l’univers,

et j’ai revu la mer, substantielle comme le vin et le pain.

J’ai vu les lumières de l’Europe s’allumer

à la lente tombée de la nuit.

J’ai été un homme parmi les hommes, un regard parmi les regards,
et à présent je suis seul.

J’ai toujours été amour dans le lit mémorable

et aujourd’hui ma main errante ne trouve que les ténèbres

là où se trouvait le corps bien-aimé.

Un océan muet m’entoure

blanc comme un linceul.

Et la pluie tombe et lave

les latrines de la mort.

VII

Mer, tambour et marteau, musique et sel de la vie,

grande mer retentissante, me voici auprès de toi !

A côté du pont de l’arsenal qui grince au-dessus des vagues

j’aspire le silence des poissons qui traversent les tentacules rouges des coraux,

l’innocence de la lune qui monte dans le ciel pâle, la mer vigilante qui m’invite à être éternel,

ainsi que la solitude des navires échoués

qui gardent, dans leurs lits de crustacés, les monnaies perdues lors des naufrages et le cri tardif des mouettes.

Tout ce que j’ai dit à la marée remuante et à la sargasse rayonnante

fut étouffé par le vent qui nichait entre les moulins

et succéda au silence soudain de la pluie qui tombait dans l’estuaire et mouillait les ancres avariées des bateaux conservant dans leurs entrailles rouillées l’odeur mêlée du sel et du sucre

et le martèlement noir de l’eau.

Dans l’arsenal qui frémit comme un bateau

lorsque les branches ruisselantes atteignent les bancs de sable

où les rêves des hommes s’agitent dans des cimetières de chaux

et le cloaque divin absorbe les pluies d’été

je réclame ce que j’ai perdu au cours de la longue traversée.

Où sont les fous de mon enfance,

les fous qui chantaient et dansaient dans l’asile dévasté par le soleil ?

Où sont mes navires et la lumière du phare ?

Auprès des vagues qui meurent et qui renaissent,

retour éternel et éternel mouvement,

une fois de plus je t’appelle et tu ne réponds pas.

Je ne vois plus qu’en rêve ton ombre.

Tu t’es sûrement envolée comme un oiseau dans l’obscurité

et tu es allée par-delà le soleil et le tonnerre furtif

et la clarté de l’eau. Comme tous les morts

tu es maintenant là où tu n’es pas,

en ce non-espace qui exclut tout espoir.

La mort seule enseigne que les anges n’existent pas.

Tout ce que j’ai perdu, je l’ai perdu pour toujours.

VIII

Le jour s’éprend de lui-même

comme un corps nu dans un miroir.

Temps, compromis de l’eau qui s’écoule

dans un fleuve de rumeurs et de désirs.

Hurlement de l’être ! Rougeoiement de l’aube

dans le ciel plus haut, dans les nuages qui sont des portes

sur la route glaciale

loin de l’effroi et de l’épouvante.

Et la blancheur du monde, neige et glace

se transmute en sculptures d’albâtre

en hauteur sans vertige.

Sous le blanc ravin des nuages

la terre garde notre détresse.

Et la mort insolente suit les pas

des hommes qui marchent sous le soleil

vers la nuit suprême, vers la mer irrégulière.

Nous n’avons pas hâte de mourir et déjà

nous mourons dans la journée rapide.

Ici présent, je suis immobile comme l’eau des citernes.

La mort est une aube qui ne sait pas attendre

et qui déferle du ciel limpide

sur le rêve trépidant qu’est la vie.

La sagesse m’a toujours fait défaut.

Au cours de ma vie j’ai peu appris

et maintenant face à l’océan exact et visible, face à la grande mer prosodique

je ne sais rien de la traversée.

Après tant de voyages, voici la dernière frontière

qu’il me faut franchir.

Un bateau sans timonier se balance sur l’eau visqueuse.

Et je suis la vase noire pleine de miasmes

qui soutient les palafittes de la misère et de la mort,

la vérité de la faim sur des lèvres muettes.

Il m’a seulement été accordé de connaître la pluie interminable

et ce vent qui entraîne le vent lui-même

dans le jour délirant, dans la nuit irascible.

J’ai vu la marée montante dans la péninsule

et la mer venant à ma rencontre comme une offrande,

la mer femme qui caressait mes pieds.

Il y a un savoir qui fuit à mon approche

même quand je foule les planches pourries de l’arsenal

et que je cherche dans mon ombre la proue des navires.

Le temps est le maître de la vérité et du mensonge.

Je dis adieu à la fournaise. C’est heure de la venue

de cet oiseau migrateur qui n’apparaît qu’en hiver

et qui perturbe le monde sédentaire de son chant strident.

Ô clarté, adieu ! Je prends congé du soleil,

de la mer incomparable et de la nuit intempestive.

J’ai vécu sans apprendre que tout est perte et passage

et que les effluves marines effacent le nom des navires

et emportent au loin les rumeurs de la vie.

A présent le silence du monde scelle mon âme.

Dans la roseur de l’aube un rayon rouge

vise la nuit obscure.

Distant de moi-même par la mort,

cette conque qui ne laisse pas entendre le bruit de la mer,

c’est ici que s’achève, dans la vase noire des marécages,

mon long voyage entre deux néants.

(Version française : Philippe Chéron)

© Lêdo Ivo _ 27 mars 2010

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