Éditions Œuvres ouvertes

Les Géographes (4)

...

François Péron


Je dus batailler ferme pour avoir ma place à bord. D’abord le Commission me répondit que tous les postes de zoologistes étaient pris, suite à quoi je demandai l’appui de mes professeurs de l’Ecole de médecine, démarche qui eût été toutefois insuffisante si Cuvier n’était intervenu.
Je vénérais Cuvier issu comme moi d’une famille modeste. Il avait compris que j’avais besoin de partir loin de France et de me consacrer entièrement à la science. J’avais suivi son enseignement en zoologie et anatomie comparée au Muséum d’histoire naturelle, je n’avais cessé de le tenir au courant de mes études, de mes travaux, de mes projets, je lui avais rendu visite souvent, et il avait vite remarqué mon zèle ardent, mon activité sans bornes, mon amour de l’observation et de la vérité. J’étais certain qu’il voyait en moi un possible successeur, je ne pouvais le décevoir. Pour cette raison, j’avais passé beaucoup de temps à étudier son attitude, sa façon de parler et de disserter, les expressions de son visage et ses gestes, afin de pouvoir mieux l’imiter un jour.
Le seul point qui m’inquiétait était mon caractère. J’étais inconséquent, étourdi, disputeur, indiscret, trop entier dans mes opinions, et je pouvais me faire facilement des ennemis. Saurais-je vivre pendant trois ans avec d’autres savants également fiers et ambitieux à bord d’un navire ? Je me rassurais en considérant que j’avais aussi des qualités – je pouvais être bon et généreux –, même si je les exposais moins que mes défauts.
Quoi qu’il en soit, Cuvier voulait me voir participer à cette expédition, et il écrivit à la Commission afin que j’obtinsse un poste d’élève zoologiste chargé spécialement de l’anatomie comparée. J’eus cette chance que deux des naturalistes pressentis s’étaient désistés, et ma candidature fut ainsi acceptée. Je ne pouvais plus reculer. De médecin-anthropologue, j’étais devenu anatomiste des animaux, ce qui ne me contrariait en rien, vu la variété des connaissances que j’avais déjà acquises et la souplesse de mon esprit. J’étais empli d’un fort sentiment d’exaltation, passant des nuits sans pouvoir dormir, ne pensant plus qu’à cette magnifique aventure qui m’attendait. Dans ma tête, j’écrivais déjà mon journal de voyage.



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© François Péron_Les Géographes _ 26 août 2015

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