Oeuvres Ouvertes

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Les Géographes (22)

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Charles Pierre Boullanger



C’est Beaupré qui me parla de son ami Gicquel qui avait été nommé lieutenant de vaisseau du Géographe. Il me fit comprendre que celui-ci ne souhaitait pas embarquer, sans m’en expliquer les raisons. Beaupré semblait préoccupé par cette affaire, et il me demanda d’aller vers Gicquel dès que je serai au Havre. Comme je venais d’être nommé ingénieur géographe, je me sentirai tout à fait à l’aise avec lui qui avait participé à ses côtés à l’expédition d’Entrecasteaux, car leur spécialité à tous deux était l’hydrographie. Beaupré était à peine plus âgé que Gicquel, mais il semblait exercer un fort ascendant sur lui.
—  Je lui ai assuré qu’il obtiendrait de l’avancement s’il partait, j’en ai parlé avec Baudin, me murmura-t-il au moment de nous séparer, comme s’il s’agissait d’un secret d’Etat.
J’avais été quelques années dans la Marine, et, après des études à l’Ecole polytechnique et à l’Ecole des ingénieurs, je retournais en mer. Une fois au Havre, je ressentis une vive émotion en m’approchant du Géographe.
C’était une fort belle corvette d’une quarantaine de mètres. Gicquel m’expliqua comment on avait finalement dû choisir deux navires parmi les quelques embarcations enchaînées au Havre en raison du blocus britannique. Âgé d’une trentaine d’années, l’homme était petit et sec, et semblait très énervé. Il me fit visiter le navire, m’assommant de commentaires tous négatifs, sautillant, tremblant de tous ses membres comme s’il avait été pris par la fièvre. Etait-ce donc lui, l’officier dont on m’avait parlé qui avait mené des batailles héroïques contre des vaisseaux anglais dans l’Océan indien ?
—  Regardez-moi ça, la mâture est très haute et n’est pas bien soutenue ! lança-t-il alors que nous marchions sur le pont, ajoutant quelques mesures à prendre pour rendre la mâture solide.
Il émit également plusieurs critiques sur les sept chambres situées de chaque côté sous le gaillard d’arrière : trop petites selon lui, les lits trop larges, bureaux sur l’arrière, si bien qu’on n’avait pas assez de lumière pour écrire, aussi parce que les hublots étaient trop petits.
—  J’ai fait observer tout cela, mais on ne change rien et on ne changera évidemment rien !
Sa rage semblait motivée par un objet unique que je ne discernais pas encore, mais que je découvris après quelques jours passés à bord.
Enfin, après m’avoir fait faire tout le tour du navire sans oublier la cale, Gicquel m’indiqua ma chambre sixième bâbord, et je m’isolais un moment, heureux d’être à nouveau à bord d’un navire, aussi imparfait pût-il être.



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© Charles Pierre Boullanger_Les Géographes _ 21 septembre 2015

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