Éditions Œuvres ouvertes

Les Géographes (10)

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André Michaux


C’est après la mort de mon épouse en 1770 que je me mis à étudier la botanique auprès de Le Monnier et de Jussieu. J’avais toujours vécu au domaine de Satory, situé dans le grand parc de Versailles où mon père avait été fermier du roi. Après lui avoir succédé, je quittai tout et fus chargé d’une première mission en Angleterre, puis d’une autre en Perse, d’où je ramenai une riche collection de plantes et de graines.
C’était comme si la science, ma nouvelle passion, m’avait arraché à mes racines tout en me permettant de surmonter mon malheur. Né dans une famille où personne n’avait jamais voyagé, j’étais devenu, à quarante ans, une espèce d’aventurier. Je fus bientôt envoyé par le roi en Amérique, où je restai plus de douze ans, créant plusieurs jardins botaniques, explorant de nombreuses régions.
Revenu en France en 1797, je connus la misère, n’obtenant pas le paiement des arriérés qui m’étaient dus. C’est Jussieu qui me proposa de participer à l’expédition de Baudin comme premier botaniste. J’acceptai en y mettant une condition : une fois explorées les Terres australes, je pourrais débarquer pour repartir vers les Philippines, vers l’Inde puis vers l’Amérique septentrionale.
J’avais cinquante-quatre ans et j’étais conscient qu’il me restait peu de temps pour accomplir des observations et des recherches nouvelles qui feraient progresser la science. Tout au long de mon voyage, je désirais examiner la terre et les effets de la mer sur le Globe, la profondeur du lit des grands fleuves comparée à la distance de leur source. Je souhaitais étudier l’homme sous les différents climats (ses moyens de subsistance, ses progrès en agriculture et dans les arts, le commerce avec les étrangers, la natation, la navigation, l’éducation des enfants, les maladies, les remèdes employés), mais aussi les animaux sauvages (oiseaux, poissons, reptiles, tortues, insectes) et les plantes, surtout celles qui n’existent pas en Europe.
Je présentai ce vaste et ambitieux projet par écrit à la Commission du voyage en lui demandant son soutien pour obtenir les sauf-conduits dont j’avais besoin pour accéder à certaines colonies bataves et espagnoles. Ce qui m’étonna, c’est qu’on ne me prit pas pour un fou, et que j’obtins tout le soutien nécessaire de la part de la Commission et du gouvernement. Le 29 septembre 1800, je rejoignis le Havre et embarquai à bord du Naturaliste aux côtés de plusieurs autres savants dont aucun ne me parut aussi enthousiaste et expérimenté que moi.



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© André Michaux_Les Géographes _ 4 septembre 2015

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