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Friedrich Schlegel, Des plus anciennes migrations des peuples

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Si l´on veut s´occuper de la foule sans nombre des peuplades diverses et en faire l´objet de sa recherche, il faut, avant tout, mettre de côté toute supposition arbitraire sur l´origine connue des peuples et sur les causes fortuites qui ont présidé à leur formation. Il faut distinguer les populations seulement d´après les caractères qui décèlent leur plus ou moins grande antiquité, de même que les naturalistes coordonnent le gisement des couches terrestres dans les montagnes et à la surface du sol, en suivant exactement l´indication même de la nature.
Nous avons à considérer trois de ces caractères : le premier est le langage, envisagé plutôt dans sa construction intérieure que dans sa partie matérielle ; car, à l´égard des racines, il faut se tenir bien sur ses gardes, des ressemblances factices et cherchées de fort loin ayant été si souvent une cause de bien graves erreurs. Le second caractère est l´emploi des métaux, aussi bien du cuivre et du fer pour la guerre et l´agriculture, que de l´or et de l´argent, comme signes généraux de la valeur et du prix extérieur des choses. Le troisième point à considérer est l´approvisionnement des animaux qui sont les plus utiles à l´homme, les plus indispensables à ses besoins ; je commencerai par ce dernier caractère, et je ferai d´abord une observation.
La circonstance qu´en Amérique, lorsqu´elle a été découverte, on n´a pas trouvé les espèces d´animaux qui étaient répandues dans l´ancien monde, ne serait point une preuve suffisante que les Américains fussent une race à part, toute différente des races asiatiques. Une telle assertion ne serait pas fondée, bien que l´on pût y être conduit aussi par la commune individualité de toutes les langues américaines, plus encore par l´identité frappante des mœurs entre ces peuples, et leur ignorance universelle de l´emploi des métaux. Il faut considérer que dans les îles des Indes orientales, qui possèdent le langage et d´autres caractères de la tige asiatique, on ne trouve pas non plus ces espèces d´animaux. Or, s´il est historiquement établi, en partie par les annales chinoises, en partie sur les traditions dignes de croyance des Mexicains, que ce sont des étrangers nouveaux débarqués de l´Asie et de l´Europe qui ont fondé les deux royaumes du Pérou et du Mexique, il faut croire ou bien que ces étrangers n´amenèrent point ces animaux, ou bien qu´ils ne surent point les acclimater et les conserver ; ce pourrait aussi être là le cas des premières migrations.
C´est surtout à l´extrémité orientale de l´Asie que l´on découvre beaucoup de points communs avec l´Amérique ; même dans l´intérieur de l´Afrique, on peut trouver l´usage du métal et des mêmes animaux domestiques ; mais ce ne serait pas un motif suffisant d´établir l´affinité entre la tige asiatique et les nègres africains, s´il n´existait pas d´autre raison plus solide pour rendre vraisemblable cette affinité, et pour battre en ruine l´opinion qui voudrait admettre plus d´une race primitive.
Les différences physiques de la race humaine, du moins en ce que la science a pu découvrir jusqu´ici, ne sont pas d´une très grande importance en matière historique. La plus notable de ces différences consiste en ce que les Américains dans le sud ne sont pas noirs comme les Africains, et que dans le nord ils n´ont point la blancheur ainsi que les autres propriétés naturelles des Européens et des habitants de l´Asie centrale vers l´ouest, et qui sont le propre de la tige asiatique. Mais cette diversité de couleur et d´autres propriétés pourrait bien n´être qu´une disposition physique soit à s´altérer, soit à se perfectionner, plus ou moins grande selon ces diverses races. Il est d´ailleurs historiquement démontré par les langues et par d´autres preuves, que les races blanches européennes, aussi bien que les noires des Indes méridionales et des îles de l´Inde, ont toutes également une origine asiatique.
Dans ces divisions de peuples qui se succèdent aux temps primitifs, nous retrouvons, comme le minéralogiste dans les couches intérieures d´une montagne, une partie de l´histoire perdue ; c´est comme un plan qui se déroule à nos yeux et qui nous explique toute chose avec une clarté surprenante. Dans certains endroits cependant cette partie nous demeure inintelligible ; car nous ne pouvons saisir que l´ensemble, la liaison de l´ensemble ; il ne nous serait pas possible de deviner également la plénitude des détails.
Un autre objet plus important, plus digne encore de l´attention des historiens, est le mélange des peuples, tel qu´il a eu lieu dans le royaume des Perses, le long du Gihon et de l´Euphrate, du côté du Caucase et de l´Asie mineure, et en général dans la contrée centrale ouest de cette ancienne partie du monde. S´il entrait dans le cercle de nos recherches de mettre ces détails dans tout leur jour, nous essaierions de montrer comment, par la seule migration, de nouveaux peuples ont pu se former ; comment, par exemple, des changements précipités de climat, et par suite une modification profonde de la vie intérieure, ont dû introduire une grande révolution jusque dans le langage et dans les mœurs. Alors, si quelque mélange est survenu avec les branches d´une autre race, il a dû en résulter une nation effectivement nouvelle, d´un caractère particulier, d´une empreinte qui ne peut être confondue avec d´autres. Puis, le moment de la fermentation qui suit l´établissement une fois passé, un grand nombre de siècles ont pu s´écouler sans que l´état de cette nation ait été aucunement altéré.
Dans ce cas, on pourrait préciser avec quel fondement l´Asie centrale est si souvent dépeinte comme la mère et la source inépuisable des peuples émigrants. Ainsi on verrait jusqu´à quel degré est fondée cette opinion que le double courant de l´émigration, dont la marche ordinaire, presque naturelle, a été toujours dirigée de l´est et du sud vers le nord-ouest, s´est rencontré au point que je viens de marquer, parce que dans ce milieu de l´Asie le mélange a été plus multiplié et plus fertile ; on saurait enfin comment cette région a été réellement et depuis tant de siècles le lieu où les nations se sont produites et policées.
On n´aura jamais de l´ancienne histoire une vue claire et parfaitement intelligible, tant que l´on considérera l´émigration des peuples seulement comme une presse et un choc imprévu par l´impulsion d´une loi purement mécanique, et si l´on n´a pas égard aux conditions par lesquelles une grande tige a pu se partager en plusieurs plus petites, toujours plus individuelles. Il en sera de même si l´on n´observe pas comment, par un mélange de peuples divers, un peuple nouveau a pu naître, qui, par le langage et par d´autres caractères isolés, a pu ensuite signaler sa propre empreinte, sa personnalité. C´est par une semblable vue jetée sur les origines primitives, que la lumière vient dans le chaos des événements, des traditions, des opinions bien ou mal fondées qui constituent ce que nous appelons l´histoire ancienne.
De plus, il ne faut pas s´obstiner à trouver chez les anciens toutes les nations que nous connaissons en Asie ; et encore moins faudrait-il chercher dans la géographie actuelle toutes celles dont ils nous entretiennent. Beaucoup de nations qui se sont formées de la manière que je viens de rapporter ont été aussi par la même voie entièrement absorbées ; elles ont disparu, comme nous en avons la preuve dans la langue des Basques, aussi bien que dans celle des Arnautes et des Valaques : faibles débris, ne servant plus qu´à témoigner que de puissantes et vastes nations ont existé autrefois sur ces territoires aujourd´hui tout à fait renouvelés. Par une induction analogue, on juge que d´autres nations pourraient bien appartenir à une origine plus récente, et n´avoir obtenu leur accroissement actuel que dans des temps à peu près modernes.

Friedrich Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des indiens, Paris, Parent-Desbarres, 1837, traduction d´A.Masure, pp. 165-172.


Formés par les Idées sur la philosophie de l´histoire de l´humanité de Herder parues de 1784 à 1791, les romantiques de Iéna ont multiplié les tentatives de relecture généalogique de l´histoire européenne, rompant avec les schémas historiques hérités de la Renaissance et des Lumières. À la différence de Herder et de Winkelmann, ils ne sont toutefois pas concentrés sur une germanité enfouie ou sur une héllénité exemplaire. On serait d´ailleurs bien en peine de trouver l´époque, le peuple ou la nation modèle du romantisme. Certes le Moyen Âge est la référence majeure pour plusieurs auteurs comme Novalis ou Görres, mais défini comme une époque de mélanges et de diversité. Comment parler alors de modèle lorsqu´il est question d´une origine composite et indéfinie ? Une des références majeures du romantisme sera ainsi l´Orient, symbole de la diversité originelle qui présente l´avantage d´être extérieur au champ culturel de la tradition européenne, et qui oblige à sortir d´un cadre historique trop étroit.
À la fin du dix-huitième siècle, William Jones (1746-1794) avait commencé à s´intéresser au sanscrit, et un mouvement de linguistique comparée s´était développé, mettant à jour des ressemblances entre les langues grecque, latine et sanscrite. En 1785, Jones avait émis l´hypothèse que les trois langues provenaient « d´une source commune, peut-être disparue ». L´ouvrage de Friedrich Schlegel, Über die Sprache und Weisheit der Inder, paru en 1808, fait partie des premières études consacrées à ce domaine de recherche, et sera suivi par la publication en 1816 du livre de Franz Bopp, l´un des fondateurs de la grammaire comparée, intitulé Sur le système de conjugaison de la langue sanscrite comparé avec ceux des langues grecque, latine, perse et germanique. C´est donc en tant que comparatiste que se place Fr. Schlegel, et sa démarche d´historien et de linguiste n´est pas à séparer de sa théorie de la « poésie universelle et progressive », première tentative de penser la multiplicité des langues comme un système complexe mais unitaire.
On notera dans les pages qui suivent la volonté de Friedrich Schlegel de ne pas ramener l´histoire des peuples et des langues à un schéma simpliste et linéaire, et d´en montrer le parcours complexe et parfois mystérieux. Surtout, l´origine asiatique n´est pas définie comme la pureté d´une race ou d´une langue originelle, mais comme un lieu de rencontres et de mélanges : c´est justement parce qu´il y a eu métissage que des cultures vivantes ont pu voir le jour.

© Friedrich Schlegel _ 19 juin 2015

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