Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Carl Gustav Carus, Lettre sur la physiognomonie des montagnes

traduction et présentation de Laurent Margantin

Mon cher ami,

Dans mes trois précédentes lettres, je t´ai exposé mes réflexions sur la nature et le mouvement des étoiles et sur la formation originelle de la Terre, et tu as accueilli avec bienveillance et indulgence ce que je te présentais en regardant autour de moi non sans bonne volonté. Je te prie de continuer à me suivre lorsque j´essayerai, à travers mes prochaines observations, de lever ici et là le voile sur la terre et les eaux et sur les phénomènes physiques de l´air et du feu qui nous entourent quotidiennement sous des milliers de formes, et de te rendre accessible leur explication.
Dans ma lettre d´aujourd´hui, je désire me consacrer tout d´abord à la physiognomonie dans la formation de la surface terrestre. Nous voulons nous efforcer de faire apparaître la régularité dans l´infinie diversité de ces formes, d´un sol qui est le lieu de notre naissance et l´espace de notre vie ainsi que de notre action, et essayer de voir si une certaine correspondance entre ses formes externes et sa formation interne peut être éventuellement mise en évidence. Ces observations, si elles sont recueillies un jour, permettront peut-être qu´on ne soit pas seulement touché, à la vue des diverses hauteurs ou cavités de la surface terrestre, par le caractère gracieux ou effrayant de ces formes, mais aussi qu´on se rappelle de la signification de ces formes dans la constitution de notre planète, et ainsi elles se révéleront être d´un véritable profit. – J´avais déjà donné, dans l´annexe à mes Lettres sur la peinture de paysage, une esquisse rapide de la physiognomonie des montagnes. J´avais essayé de montrer à quel point les différentes formations de montagne, appartenant aux différentes périodes de la vie terrestre, se distinguaient les unes des autres à travers leurs contours, leurs saillies et leurs fissures. Mais ici je voudrais te présenter cette question d´un point de vue supérieur et selon une perspective plus large, et te montrer comment certaines observations et connaissances accumulées par la suite au cours des années ont contribué à ce que l´idée initiale d´une physiognomonie des montagnes, que je suis peut-être le premier à avoir évoqué, continue à se développer en moi. Si, dans une prochaine lettre, je pouvais te donner une vision claire de la vie hydraulique de la Terre et de sa physiognomonie aux multiples transformations, puis, dans une autre lettre, de la vie de l´air, de la physiognomonie du ciel et de notre atmosphère, et enfin, dans une troisième, de la vie phlogistique de notre planète, de son magnétisme, de son électricité et de la physiognomonie des phénomènes qui en découlent, alors je crois qu´on pourrait très bien se représenter comment la vie surgit sur notre planète Terre, selon le schéma des quatre formes élémentaires d´Empédocle pour lequel je t´avais déjà exprimé ma préférence dans une précédente lettre. Essayons de suivre cette voie : dans cette entreprise difficile ta participation amicale me sera un encouragement et un soutien. (…)
Dans les hautes montagnes, les chaîne principales sont généralement originelles, le plus souvent constituées de granit. À leurs côtés on trouve d´abord les montagnes originelles plus tardives, faites de gneiss, de micaschiste, de calcaire originel, ensuite les montagnes de transition, faites de calcaire de transition (ou calcaire alpin), de porphyre, de schiste argileux, etc. ; plus éloignées encore des hautes montagnes, on trouve normalement les formations sédimentaires, tandis qu´au pied des dernières chaînes de montagnes et dans les grandes plaines s´étendent les terrains alluviaux. – Les chaînes issues des hautes montagnes sont donc le plus souvent des formations de transition ou des formations sédimentaires, et même chez elles on remarque normalement une disposition semblable à celle des montagnes originelles : ce sont les masses géologiques plus anciennes et originelles, ou bien plus tardives et soulevées à la suite d´une rupture, qui forment la crête, tandis que les déchets de la montagne, suite à de nouvelles formations, sont désignés comme son pied.
Une conséquence nécessaire de cette disposition régulière sera que le voyageur faisant l´ascension de hautes montagnes devra reconnaître une certaine succession dans la nature des roches. En outre, l´observation d´une montagne n´en sera que plus intéressante lorsqu´en considérant la nature transformée du sol on sera suffisamment attentif à la forme d´ensemble des crêtes, des déchets et des vallées. – On peut même ajouter un troisième examen digne d´attention, celui qui concerne les contours par lesquels certaines sortes de montagnes se distinguent aussi bien dans leur totalité que dans leurs masses individuelles et séparées, examen que l´on pourrait résumer sous la désignation de physiognomonie des montagnes, et dont il faudrait souhaiter une réalisation générale. - À l´aide d´une attention seulement un peu plus soutenue de la part de l´observateur, et d´un sens des formes suffisamment développé, on ne peut en effet absolument pas ignorer que les différentes grandes espèces de masses montagneuses se caractérisent par divers contours et dessins, que les montagnes originelles par exemple se distinguent par des formes abruptes et pointues, les plus basses de ces montagnes, qui ont subi l´érosion, par des croupes grandioses et onduleuses, les formations trachytiques , apparues plus tard, par des parois rocheuses et des aiguilles abruptes surgies violemment, les volcans par des sommets et des coupoles levés comme des bulles, les montagnes de transition ou sédimentaires par des crêtes s´étendant sur une grande distance et clairement transformées par les courants violents des eaux originelles. Si l´on faisait plus attention à ces caractéristiques que jusqu´à maintenant, et si l´on poussait cette physiognomonie à un certain point de perfection, on n´augmenterait pas seulement l´intérêt des voyages en montagne d´une manière significative, on ferait aussi progresser l´art de la peinture de paysage.
Puissent ces considérations te rendre clair ce que j´entendais en parlant d´une conception vivante d´une physiognomonie exacte des montagnes ou des espèces de montagnes ou de roches, c´est-à-dire la reconnaissance de l´histoire d´une montagne et d´une roche à travers les caractéristiques de son dessin, de sa structure et de son coloris. Et de la même manière qu´une personne qui connaît les hommes saura reconnaître les passions tumultueuses et les secousses violentes qui ont traversé l´âme d´un individu à partir de traits sombres, sauvages et sillonnant son visage, de ses yeux agités et inquiets, ou bien, à l´inverse, saura déduire un style de vie plus tranquille et une tournure d´esprit plus douce de l´étude d´un visage régulier, simple, peu tourmenté et clair d´un autre individu, les formes des montagnes ont des significations du même ordre qu´on ne peut ignorer.


Carl Gustav Carus (1789-1769) est l´un des représentants les plus importants de la peinture de paysage allemande de la première moitié du dix-neuvième siècle. Ami de Caspar David Friedrich, d´Alexandre de Humboldt et de Goethe, il était aussi médecin et homme de sciences. Ses Lettres sur la peinture de paysage parues en 1831 sont considérées comme l´un des manifestes de l´esthétique romantique en peinture, même si à leur lecture on se rend compte de l´importance de Goethe et du classicisme dans le parcours de Carus . Mais surtout, le théoricien s´est nourri de sa propre expérience, puisqu´il était aussi peintre, proche d´abord de Friedrich, avant de s´en éloigner.
Comment se fait le lien entre la science et l´art dans sa propre activité picturale et théorique ? Marqué tout d´abord par la philosophie de la nature de Schelling et l´idée d´âme du monde, il conçoit la peinture de paysage comme l´expression des forces de l´univers, et non comme une reproduction de formes inertes. Il passe assez vite de la notion de Landschaft à celle d´Erdleben, c´est-à-dire de « vie de la terre », vie que le tableau doit exprimer aussi vigoureusement que possible. Ce n´est qu´à partir du moment où l´artiste s´emplit du sentiment de la nature que l´expression du divin se fait dans sa peinture, d´où la fonction supérieure de la peinture de paysage par rapport à la peinture d´histoire, qui en reste aux émotions et aux affaires humaines. La philosophie de la nature le conduit toutefois à une exigence plus haute quant à la connaissance de la vie et de la matière. À la différence de Caspar David Friedrich qui refuse de corréler la l´activité picturale à une culture scientifique, et allait même jusqu´à voir dans la science « la menace d´un anéantissement de la peinture de paysage » , Carus recourt à des observations très poussées en minéralogie, en botanique et en météorologie. Il s´agit pour lui de reproduire avec le plus d´authenticité les forces - de nature divine - à l´œuvre dans le paysage. Pour cette raison, les sciences ont leur place dans le parcours de l´artiste, elles permettent de saisir la vérité du phénomène naturel dans toute sa richesse : « L´œil de l´esprit doit rassembler tous les rayons séparés du phénomène et refléter, dans une apothéose artistique, leur foyer commun », peut-on lire dans les Lettres sur la peinture de paysage. Si Carus croit à une nécessaire association de la science et de l´art, il n´oublie toutefois pas d´affirmer la supériorité de l´art, qualifié d´ « apogée de la science ». L´un des tableaux de Carus, qui s´intitule Paysage géognostique, représente parfaitement cette nouvelle esthétique que le peintre appelait de ses vœux dans ses écrits, cet « art de la représentation de la vie de la terre » (Erdlebenbildkunst) qui doit beaucoup à Alexandre de Humboldt. Il fut peint en 1820, inaugurant une nouvelle période dans son propre développement artistique.
Le texte qui suit est extrait d´un livre publié en 1841 et qui s´intitule Douze lettres sur la vie de la Terre. Dans la septième lettre, Carus traite de ce qu´il appelle de la « physiognomonie des montagnes ». Il s´agit pour lui de montrer l´usage que l´artiste peut faire de connaissances exactes en géologie, et d´exposer pour cela la méthode à laquelle il recourt afin de « déchiffrer » un paysage. En utilisant le terme de « géognosie » (comme pour son tableau Paysage géognostique), Carus s´appuie sur une connaissance approfondie du système d´un des fondateurs de la géologie allemande, Abraham Gottlob Werner (1749-1817). Dans son Traité des caractères extérieurs des fossiles (paru en allemand en 1774), celui-ci expose une méthode grâce à laquelle le minéralogiste est capable de reconnaître la composition d´un minéral à partir de ses caractères extérieurs. C´est de cela dont il est question dans le texte de Carus. La « physiognomonie des montagnes » est une géognosie poétique permettant à l´artiste-savant de reconnaître l´origine, la formation, la vie intérieure d´une montagne à partir de l´observation de son relief et de ses formes. Régénéré par la science, l´art lit l´infinie variété des signes naturels et devient l´expression la plus fidèle, la plus forte de la vie terrestre.

© Carl Gustav Carus _ 21 juin 2015

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)