Éditions Œuvres ouvertes

Les Géographes (19)

...

René Maugé


En embarquant à bord du Géographe, je ne pouvais m’empêcher de penser à ma précédente expédition sous les ordres du capitaine Baudin. Quatre ans plus tôt, nous étions également partis du Havre, avec pour mission de récupérer une précieuse collection que Baudin avait dû déposer à Trinidad suite à un naufrage. Employé au laboratoire de zoologie du Museum où je m’occupais des préparations et des empaillages, j’avais été chargé de rassembler des animaux dans les contrées que nous explorerions. La plupart étaient tués et je les écorchais avant que leur corps soit étudié par l’anatomiste. Les autres – ceux qui, pensait-on, pourraient s’acclimater chez nous – étaient emportés vivants, transformant notre flûte, La Belle Angélique, en une véritable arche de Noé.
Notre première expédition avait été éprouvante. Trois semaines après le départ, nous avions dû affronter un ouragan qui avait laissé le navire sans gouvernail et presque sans mât, avec des trous béants sur toute la longueur de la coque. Baudin réussit à manœuvrer jusqu’à Ténériffe, où l’on constata que La Belle Angélique ne pouvait être réparée. On la remplaça par un navire beaucoup plus petit, un brick américain, La Fanny, à bord duquel n’embarquèrent qu’une quarantaine d’hommes sur les quatre-vingt dix de notre équipage. A Saint Thomas, on nous proposa de changer notre navire par un plus gros, Le Triomphe, un navire de 400 tonneaux qui avait été confisqué aux Anglais par une frégate anglaise. Il fut rebaptisé La Belle Angélique, et c’est à son bord que nous sommes revenus en France, chargé de quantité de spécimens végétaux, minéraux et animaux. Mais nous dûmes encore essuyer une tempête qui faillit renverser le bateau, car de lourdes caisses s’étaient mises à bouger d’un côté à l’autre de la cale.
C’étaient des mers plus terribles qui nous attendaient à présent au bout du monde, à une distance plus grande que les Antilles. Baudin avait fait preuve de beaucoup de sang-froid pendant notre naufrage, sans doute parce qu’il avait déjà perdu plusieurs navires dans des conditions similaires par le passé. Et quand il me proposa de participer à une nouvelle expédition à ses côtés, j’acceptai aussitôt, assailli les jours qui suivirent par un violent désespoir.



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© René Maugé_Les Géographes _ 17 septembre 2015

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