Œuvres ouvertes

Comte Kerkadek, Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (1)

dissémination de juin 2015

Le sujet de cette dernière dissémination mensuelle de la saison était le suivant :

Il m’a paru intéressant de proposer à des auteurs de partir de ce tweet de Renaud Schaffhauser, pour inventer une histoire, ou bien de se mettre en quête d’un récit auquel il pourrait être associé.

En ce qui me concerne, j’ai proposé le sujet au Comte Kerkadek, et je le remercie d’avoir accepté cette proposition d’écriture. C’est aussi via Twitter que j’ai découvert le personnage (également auteur et narrateur) de plusieurs récits publiés aux éditions de Londres. Une fois n’est pas coutume, il y aura ici un lien vers un éditeur numérique, et ce pour deux raisons : d’abord pour la qualité des textes du Comte Kerkadek, ensuite pour la richesse des pages consacrées à ses écrits. On peut regretter l’absence d’un blog personnel, mais je ne crois pas avoir encore vu des pages aussi élaborées pour un auteur publiant en ligne. Allez voir par exemple le dossier sur Pacifico.

Le Comte Louis de Kerkadek, dit La Pérouse, est un navigateur, explorateur et écrivain français. Né au début des années soixante dans un hameau du Nord Finistère, des périodes entières de sa vie restent à ce jour un mystère.

C’est tout un imaginaire que développe le Comte en ligne. Je suis donc heureux d’accueillir une nouvelle inédite intitulée Merci pour ce maccab’, que je donnerai à lire ici sous forme de feuilleton, en 7 épisodes.

 

Comte Kerkadek | Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (1)


Une nuit par un temps brumeux, je me promenai dans le port de Roscoff avec mon meilleur ami. Nos silhouettes oppressées par les ténèbres réverbéraient la lumière des ferries qui entraient dans le chenal. Si un des marins qui s’affairaient dans la zone de transit s’était retourné, il aurait vu deux esquisses, deux silhouettes allongées le long du quai et fouettées par la pluie battante, deux silhouettes que tout séparait, puisque j’étais plutôt grand, et que mon ami était un nain. Nous étions les meilleurs amis du monde. Nous nous connaissions depuis la plus petite enfance. Bravant les interdits sociaux, moi issu de la lignée des Kerkadek, lui descendant de métayers, nous avions lié connaissance un jour de pleine lune, et depuis nous ne nous étions pas quittés. Puis une nuit j’avais entamé mon errance faite de cabotage autour du monde, et un jour j’étais revenu. Si l’envie de repartir me taraudait, je n’en faisais rien. Et pourtant cela devait arriver. Mais cette nuit là, nous semblions si heureux. Nous ne marchions pas, nous sautillions dans la pénombre.

Jaillissant de la brume hachée par le crachotement des ferries et les cordes d’accostage qui grincent, sa voix primesautière fusa :

— Cher ami ? dit mon petit ami.

— Oui, cher ami ?

— J’ai fait un rêve curieux la nuit dernière, sais-tu ? Peut être était-ce l’effet de la tempête qui rugit jusqu’au petit matin, et me maintint éveillé ?

— Vraiment, qu’as-tu donc rêvé, mon ami ?

— J’ai rêvé que tu écrivais un roman policier. L’assassin habitait chez toi.

Je ne répondis pas. Le crachin balayait les feux de navigation des quelques voiliers de zébrures fines comme des points d’exclamation. Il sentit bien ma tristesse, et comme c’était mon ami, il ne fallut pas longtemps pour qu’il comprenne ce qui me rendait soudain si malheureux.

— Kerkadek ?

— Ce n’est rien, laisse tomber, ça passera…

J’en étais à mon cent trente-septième refus d’éditeur. Même les plus nuls, les plus inconnus, ceux qui n’avaient pas de boîte postale…Ils…Ils n’en voulaient pas.

Et la voix de mon ami fendit la nuit tandis que nous entrions dans la zone de transit :

— Kerkadek, mon ami, arrête de pleurer, comme ça devant tout le monde, parce qu’une demi-vieille, parce qu’une fausse blonde a encore refusé ton manuscrit. Non Kerkadek, t’es pas tout seul. Surtout n’oublie jamais qui tu es : tu es un grand marin, un écrivain aventurier des mers et des océans. Et tu crois qu’avec ça, le commun des mortels pourrait comprendre ce que tu écris ?!

Il avait raison. Ce sont probablement ces paroles qui me donnèrent cette idée, une idée qui changea ma vie, mais surtout qui changea la sienne. Cette idée, je la regretterai jusqu’à la fin des temps. Mais l’homme d’action que je suis, que j’ai toujours été, sait qu’il ne sert à rien de regretter.

Et voici ce que je dis (si les mots avaient pu s’étrangler dans ma gorge à cet instant, si un câble à haute tension avait pu tomber sur le quai mouillé et mettre fin à mes jours, mon pauvre ami…) :

— Et si ce roman policier, on l’écrivait ? Tous les deux, mon ami ?


Prochain épisode

Illustration : Miquel Barcelo

© Comte Kerkadek _ 26 juin 2015

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