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Les Géographes (24)

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Louis Antoine de Bougainville


Quelques jours avant le départ du Géographe et du Naturaliste, je fis ce rêve :
J’entrai dans une salle où se trouvait Fleurieu debout à côté d’une grande table couverte de plusieurs cartes. En m’avançant, j’eus l’impression de revivre la même scène que jadis, lorsque je me préparais à partir pour mon voyage autour du monde, mais je remarquai la présence de trois personnes qui changeait la nature de cette rencontre. Fleurieu me présenta ces hommes qui semblaient ne pas m’avoir vu entrer et se tenaient immobiles comme des statues de cire : c’était Marion Dufresne, La Pérouse et d’Entrecasteaux, les trois explorateurs qui étaient partis quelques années après moi. Je me sentis fâché de ne susciter aucun intérêt chez eux, mais compris assez vite qu’ils ne me voyaient pas.
Fleurieu m’avait convoqué pour me donner ses instructions. La scène se déroulait donc bien en 1776, année de mon départ. C’était une sensation curieuse : je suivais la main du ministre qui m’indiquait mon plan de voyage sur l’une des cartes, tout en sachant déjà quelles seraient mes escales lors de ma traversée du Pacifique. Puis, quand il eut fini, Fleurieu se tourna vers les trois hommes qui semblaient perdus dans leurs pensées.
C’est à ce moment-là que je sentis la présence d’un autre personnage dans la pièce. Dans un coin mal éclairé, un homme était assis. Je ne pouvais pas distinguer son visage, ne sortaient de l’ombre que la moitié inférieure de son buste et ses jambes. Etait-ce le roi qui nous écoutait, sa présence s’expliquant par le fait qu’il avait donné son accord pour mon expédition ? En tout cas, cela ne correspondait pas avec la scène de jadis, lors de laquelle je n’avais vu que Fleurieu.
Celui-ci donna ensuite leurs instructions à Dufresne, puis à La Pérouse et d’Entrecasteaux, pour leurs voyages respectifs. Scène singulière, car le premier avait péri dévoré par les Maoris de Nouvelle-Zélande, le second avait disparu après son passage aux îles Salomons, et le troisième était parti à la recherche du second, sans jamais le retrouver.
Morts ou vivants, il y avait plusieurs choses qui nous réunissaient. Nous avions tous les quatre reçu des instructions de Fleurieu, et dans nos circumnavigations nous avions échoué de peu devant une région inconnue qu’il nous avait chargé d’explorer. Aucun d’entre nous n’avait percé le secret de cette vaste zone au sud de la Nouvelle-Hollande, que les Anglais eux-mêmes n’avaient pas encore pu cartographier. Bizarrement, Baudin, le prochain explorateur qui devait tenter à son tour d’accéder à cette côte, était absent de cette réunion insolite.
Le rêve s’achevait sur quelques mots prononcés par le personnage assis dans l’ombre. En un instant, nous étions passés en 1800. Celui qui murmurait si bas que je ne pouvais rien entendre, ce n’était plus le monarque, mais le futur empereur. Fleurieu me répéta ce que personne avant lui n’avait dit à propos de ce voyage qui, officiellement, ne devait être qu’une exploration scientifique. Plongé dans l’ombre et le sommeil, il avait murmuré :
— Terres australes, nouvel empire français…



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© Louis Antoine de Bougainville_Les Géographes _ 23 septembre 2015

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