Oeuvres Ouvertes

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Comte Kerkadek, Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (2)

suite du feuilleton


— Et si ce roman policier, on l’écrivait ? Tous les deux, mon ami ?

Au premier abord, ça m’avait paru une excellente idée.

A l’époque, j’étais un marin anonyme qui trimbalait les trésors de sa vie comme une malle jamais ouverte. J’avais décidé de me mettre à l’écriture afin d’évacuer tous ces souvenirs, les livrer à la lumière, les exorciser, les offrir à l’imaginaire de mes contemporains.

Lui était un nain. Nous avions grandi ensemble, mais si les hasards de la génétique nous avaient éloignés, cette distance nous avait rapprochés. C’était un génie. Si les autres l’avaient écouté, si les nigauds qui peuplent notre époque s’étaient penchés sur sa voix fluette et pétulante, ils auraient vu toute l’ampleur de son esprit. Comme il en avait assez d’essuyer les quolibets et de réparer les injures, il finit ses études par correspondance. Seul dans sa chambre le soir, il étudiait. A chaque concours, chaque examen, il obtenait les félicitations du jury.

Je me dis qu’à deux, avec mon expérience, avec son talent et ses rêves, nous pourrions écrire un roman extraordinaire, le plus beau roman policier depuis Stevenson, depuis Poe, depuis Conan Doyle, depuis tous les plus grands que j’avais lus étant petit et qui me faisaient me pelotonner contre ma grand-mère Kerkadek jusqu’au milieu de la nuit.

J’avais trois mois devant moi. Depuis quelques temps déjà, j’avais pris ma décision : je repartirai pour un voyage au long cours. Cet abandon des autres, de tout, était nécessaire à ma survie. Les contours du port qui s’estompent dans la brume matinale signifiaient ma renaissance. Les lettres de refus, les déclarations d’impôts et d’amour, tout cela disparaissait dans le sillage de la mémoire.

Je l’invitai à rester chez moi aussi longtemps qu’il le souhaiterait. Le lendemain, il sonnait à la porte avec sa valise en cuir. Je l’installai dans le hamac que je tendais tous les soirs entre les deux extrémités des murs de la cuisine. Mais la première nuit ne se passa pas bien. Quand il se leva pour transcrire ses rêves, s’aidant de son chapeau haut de forme comme écritoire, il ne parvint pas à remonter dans le hamac. Et mes chats le poursuivirent en poussant des miaulements cruels.

Il fallut l’installer dans ma chambre. Je plaçai un petit tabouret au pied du lit, et il put monter et descendre à sa guise. Quant à moi, je profitai du hamac, et j’y passai avec mes chats des nuits magiques, des rêves si beaux, si terribles, si torrides, que je les notai dès le matin au réveil.

Au début, chacun de nous écrivit des synopsis, mais nos histoires étaient si différentes que nous décidâmes de commencer par les personnages. Alors, toute la journée, nous en parlions. Et cela continuait jusqu’au milieu de la nuit, jusqu’à ce que le sommeil nous emporte, et que les rêves dès le lendemain nous poussent à recommencer tout ce que nous avions fait la veille.
Des personnages, il y en avait des grands, des petits, des femmes, des hommes, et des animaux, de la ville, de la ferme, des victimes, des nubiles, des perverses, des lolitas de discothèque du Morbihan, des vieilles autostoppeuses qui se faisaient écorcher sur la route au milieu du bocage par d’anciens prestidigitateurs amoureux de lapins blancs, il y avait des bourreaux, des criminels, des êtres nauséabonds, des ritualistes sataniques, des délinquants de droit commun que la prison avait jetés sur le chemin diabolique de l’évasion fiscale, des meurtriers libérés par la clémence du jury, des blancs, des arabes, des noirs, des chinois, il y avait des crimes, des armes, des instruments de torture, des cages aux barreaux rouillés avec des victimes en attente de châtiment, des condamnés pendus par les pieds au dessus d’un croc de boucher.
C’était horrible.
Mais on n’avançait pas.

Là où mon écriture partait en tous sens comme la bôme de mon premier voilier qui coûta la vie à un autre de mes amis, la sienne était belle, fulgurante, météoritique, l’écriture d’un génie qui s’élève au dessus de tous. Le défi était trop grand : le dépassant de plusieurs pieds, je ne lui arrivai pas à la cheville. Notre écriture à quatre mains était bancale.

Il fallait nous mettre d’accord sur l’intrigue. Nous ne pouvions pas continuer à tourner en rond sous prétexte de tirer des bords par vent devant, sans espoir d’avancer. Au bout de deux jours, nous en avions trouvé une. C’était l’histoire d’un auteur qui invite chez lui un ami, un être inoffensif sans passé sanguinaire, mais qu’un détail anodin va jeter irrésistiblement sur la voie du crime et pousser à commettre des actes si horribles que le lecteur finira par s’interroger sur le caractère anodin du détail déclencheur. Et à la fin de l’histoire, ayant transformé le lecteur en détective, le vrai héros devient le détail anodin ; la question, ce avec quoi le lecteur doit commencer à apprendre à vivre, c’est le détail. Le détail qui transforme l’ange en bête devient le vrai héros du roman. Pourquoi ce que la société considère comme anodin est-il plus horrible que le meurtrier et les crimes qu’il commet ? Jusqu’à ce que le lecteur comprenne enfin le message philosophique de ce roman policier pas comme les autres : plus qu’aux crimes et aux meurtres, la société devrait s’intéresser à ce qui nous rend inhumains. Ce sont les mécanismes de déshumanisation qui sont bien plus graves que les meurtriers, car on ne naît pas meurtrier, on le devient. Et plus les mécanismes de déshumanisation sont efficaces, plus il y a de meurtriers.


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© Comte Kerkadek _ 27 juin 2015

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