Œuvres ouvertes

Comte Kerkadek, Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (3)

suite du feuilleton


Comme nous n’arrivions pas à écrire ensemble (imaginez un peu la scène avec Mozart et Salieri), on eut recours au procédé typique de ceux qui écrivent à quatre mains, Boileau et Narcejac, Paco Ignacio Taibo et Commandant Marcos, Blake et Mortimer, Zig et Puce, à savoir qu’il écrirait les chapitres impairs et que je me chargerai des pairs.

Mais dans la région, la rumeur courait que nous travaillions sur un roman policier. Et les visites s’enchaînaient. Ceux qui avant ne me saluaient pas, d’abord parce que je n’étais pas là, se pressaient à ma porte, demandant des dédicaces sur la page de garde d’un livre qui n’existait pas.
Pour qu’on nous laisse tranquilles, je plantai un écriteau devant ma cabane de pêcheurs. On y lisait : « Défense d’entrer ». Nous étions déjà des asociaux, nous étions maintenant perdus pour la société.
Seule était autorisée dans les lieux la vieille domestique bigoudène, celle qui m’avait vu naître dans le hameau des Kerkadek.

Elle n’avait jamais apprécié mon ami le nain. Mais comme elle savait être discrète, elle le traitait de tous les noms en breton bretonnant. Elle essuyait les chaises quand il était assis, elle débarrassait quand il était encore à table, elle aérait sa chambre par grand vent au milieu de la nuit. Pendant ce temps, j’écrivais péniblement mes chapitres : ils étaient d’une nullité crasse. J’étais en passe de devenir la Pénélope de la littérature, tous les matins je réécrivais entièrement ce que j’avais écrit la veille.
De crasse, il n’y avait pas que la nullité de mes premiers chapitres, le deux, le quatre, le six. Le nain et moi, nous étions tellement absorbés par nos écritures que nous nous étions abstraits de la civilisation. Nous mangions peu, nous buvions et fumions beaucoup. Nous ne lavions plus nos assiettes, ni nos couverts, nous ne sortions plus les poubelles, nous ne prenions plus de douches, les chats crevaient à moitié de faim, les rats s’en donnaient à cœur joie, les cancrelats grouillaient dans l’évier, dans le bain ; la nuit, les tuyaux résonnaient de milliers de pattes trépidantes. Ma chambre, mon nain si propre l’avait transformée en un gigantesque capharnaüm, au milieu duquel à tout moment il risquait de finir étouffé parmi les amoncellements de vêtements sales, de feuillets, de paquets de chips, de tranches de jambon avarié, qui l’entouraient comme les colonnes d’un triomphe qui s’annonce au loin.

La brave domestique bigoudène commençait elle aussi à prendre des libertés avec la propreté. Pour la première fois de mon existence, je la vis retirer sa coiffe pour s’éponger le front, relever sa jupe cuite au four afin d’en examiner les plis. Des fois, elle se promenait avec sa chemise en lin déboutonnée, ce qui laissait entrevoir son généreux corsage.

A plusieurs reprises je surpris le regard du nain. Parfois je le retrouvai en haut de l’armoire à l’observer avec des jumelles quand elle passait dans un déhanchement provocateur.
Peut-être étaient-ce ses trente années d’abstinence forcée, mais l’aspect nourricier de celle qui fut autrefois une belle bigoudène ne le laissait pas indifférent. Ses chapitres impairs en devinrent impossibles à suivre, la nuit les craquements du lit empêchaient les chats de dormir. Il fallait que ça cesse, je m’entretins un matin avec ma vieille bigoudène. D’un air courroucé, elle remit sa coiffe avec ses broderies sur sa tête. Elle fit son ménage ainsi, nymphe turgescente alimentant les rêves du nain. J’oubliais ce premier détail.


Suite du feuilleton

© Comte Kerkadek _ 28 juin 2015

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