Oeuvres Ouvertes

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Johann Wolfgang von Goethe, Histoire de mes études de botanique

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Pour éclaircir l´histoire des sciences et apprendre à connaître exactement la marche qu´elles sont suivie, on a coutume de prendre des informations scrupuleuses sur leur première origine, on s´applique à découvrir celui qui le premier a dirigé son attention sur un objet quelconque, comment il s´y est pris, dans quel lieu et à quel temps certains phénomènes ont été d´abord observés ; tant que d´aperçu en aperçu, il se développe de nouvelles vues, qui généralement constatées par des applications, marquent enfin l´époque, où ce que nous appelons découverte ou invention paraît indubitablement au jour : investigations qui donnent les occasions les plus variées d´apprendre à connaître et à apprécier les forces de l´intelligence humaine.
On a fait au traité qui précède l´honneur de s´informer de son origine, on a désiré savoir comment un homme déjà d´un âge mûr, estimé comme poète, et qui paraissait en outre absorbé par des goûts et des devoirs très divers, a pu se lancer dans le règne sans bornes de la Nature et l´étudier au degré nécessaire pour se mettre en état de saisir une règle , qui facile à appliquer aux formes les plus variées supposait cependant une loi à laquelle des milliers de faits isolés doivent obéir.
L´auteur de cet opuscule a déjà donné quelques notions à ses sujets dans ses cahiers de Morphologie , mais comme il pense que c´est ici la place de faire connaître les détails nécessaires et convenables, il demande la liberté de les exposer avec retenue, en se mettant lui-même en scène.
Né et élevé dans une grande ville, ma première instruction fut dirigée vers l´étude des langues anciennes et modernes, à laquelle se lièrent de bonne heure des exercices de rhétorique et de poésie. Ici se rattacha d´ailleurs tout ce qui sous le point de vue religieux et moral peut faire rentrer l´homme dans soi-même.
Je dus de même au séjour des grandes villes mes progrès ultérieurs, il en résulta que l´activité de mes pensées dut avoir trait à des habitudes de sociabilité et de convenances, et par suite à l´occupation attrayante de ce qu´on appelait alors la belle littérature.
Je n´avais en revanche aucune idée de la Nature proprement dite, et pas la moindre notion de ce qu´on appelle les trois règnes. J´étais habitué dès mon enfance à considérer avec admiration l´assortiment des tulipes, des renoncules, des œillets, au milieu d´élégants parterres arrangés avec soin, et quand outre les arbres fruitiers ordinaires on voyait prospérer les abricots, les pêches ou le raisin, c´était assez déjà pour réjouir jeunes et vieux. On ne pensait guère aux plantes exotiques, et bien moins encore à enseigner l´histoire naturelle dans les collèges.
Les premiers essais poétiques que je fis paraître furent reçus favorablement ; cependant à proprement parler ils dessinaient l´homme interne, ce qui supposait une expérience suffisante des émotions de l´âme. On peut y découvrir çà et là un mouvement de jouissance passionnée pour les objets qui se rapportent à la nature, ainsi qu´un sérieux penchant à reconnaître son merveilleux secret qui se manifeste par des créations et des destructions continuelles, quoiqu´à la vérité cette tendance du poète parut se perdre en des sensations vagues et des expressions abstruses.
J´entrai enfin dans un genre de vie actif ainsi que dans la sphère des sciences, à l´époque où je reçus l´accueil hospitalier de Weimar, de cette ville où, indépendamment d´autres avantages inappréciables, j´eus le bonheur de pouvoir échanger l´air des appartements et des cités, contre l´atmosphère des champs, des jardins et des forêts.
Déjà, dès le premier hiver, je me livrai à l´actif et social plaisir de la chasse ; c´est alors que les longues soirées consacrées au délassement n´étaient point en entier remplies par le récit des mémorables aventures de la vénerie, mais la conversation se tournait principalement sur la culture des bois. En effet la société de chasse de Weimar était confiée à des forestiers distingués, parmi lesquels le nom de Skell est encore en vénération. On venait justement de faire la révision générale de tous les districts fondée sur des mesures trigonométriques, et on avait déterminé pour un long avenir la distribution des coupes annuelles.
Les jeunes membres de la noblesse, animés d´un excellent esprit, suivirent de même ce sage exemple ; parmi eux je me contenterai de nommer le Baron de Wedel, qui malheureusement nous fut enlevé à la fleur de son âge. Il remplissait ses fonctions avec un esprit droit et la plus grande équité. Il avait aussi à cette époque insisté déjà sur la convenance de diminuer la masse du gibier, persuadé combien son entretien devait être nuisible non seulement à l´agriculture, mais encore aux progrès de l´art forestier.
Les forêts de la Thuringe s´offraient à nous dans toute leur étendue ; car non seulement nous avions l´abord des belles propriétés de notre Souverain dans cette contrée, mais encore les rapports amicaux avec les principautés voisines nous ouvraient tous les districts limitrophes. Là aussi des recherches géologiques, faites avec l´activité de la jeunesse, s´efforçaient de déterminer la nature du sol et des bases sur lesquelles se sont établies ces antiques forêts. Les différentes espèces de pins avec leur vert foncé et leur odeur balsamique , les taillis de hêtre au riant aspect , le bouleau mobile , les bruyères et toutes sortes de broussailles avaient cherché et trouvé leur place. Nous pouvions observer toute cette végétation sur une grande échelle et à plusieurs lieues de distance, nous pouvions dominer et connaître des districts forestiers plus ou moins bien entretenus.
Lorsqu´il était question de quelque usage pratique, nous étions aussi conduits à prendre des informations sur les propriétés des différentes espèces d´arbres. Les incisions pour obtenir la résine, dont on cherchait petit à petit à limiter l´abus, mettaient à découvert pour l´observation les sucs balsamiques les plus purs qui se distribuent des racines jusqu´au sommet le plus élevé d´un arbre déjà parvenu à son second siècle d´existence, le nourrissent, l´entretiennent toujours vert, frais et vivant.
Toute la famille des cryptogames dans sa plus grande variété s´offrait encore à nous ; les racines elles-mêmes cachées sous la terre devaient aussi attirer notre attention. À partir des temps les plus reculés, des possesseurs de recettes mystérieuses s´étaient établis dans les bois et fabriquaient de père en fils différentes sortes d´extraits et d´esprits, dont la réputation générale d´excellents médicaments se renouvelait et se répandait au loin par des colporteurs de baumes et était fréquemment mise en usage. La gentiane jouait ici un rôle important, et ce fut une agréable étude que celle d´apprendre à connaître cette riche famille sous ses différents aspects comme plante, comme fleur, et surtout sous le rapport de ses salutaires racines. Ce fut le premier genre de végétaux qui réellement eut de l´attrait pour moi et dont je m´efforçai dans la suite à étudier les espèces avec une attention particulière.
On peut voir par là que la marche de mon éducation botanique ressemblait jusqu´à un certain point à l´histoire de la botanique même ; car j´étais conduit par les objets les plus vulgaires qui tombaient sous mes yeux, aux choses utiles et applicables ; j´étais parvenu par le besoin aux connaissances ; et quel est le botaniste qui à ce qui précède ne se rappellera pas en souriant l´époque des Rhizotomes ?

- Johann Wolfgang von Goethe, Essai sur la métamorphoses des plantes, Stuttgart, Cotta, 1831, édition bilingue, traduction de Frédéric Soret.


Dans Histoire de mes études de botanique, texte suivant La Métamorphose des plantes (essai initialement paru en 1790) dans les éditions de 1817 et de 1831, Goethe revient sur son propre parcours d´homme de sciences. Il analyse notamment pour quelles raisons « l´artiste pur » qu´il était à vingt ans a voulu se consacrer à la botanique, à la suite de Jean-Jacques Rousseau dont il dit connaître et admirer le Dictionnaire de botanique. Goethe voit tout d´abord dans les sciences un moyen de se former : c´est dans le contact avec la nature que la Bildung (formation) de l´honnête homme peut s´accomplir, ce qu´affirme par exemple Sulzer dans son Essai sur quelques considérations morales à propos des œuvres de la nature (1750), où il conseille la lecture d´ouvrages de sciences naturelles susceptibles « d´élargir l´entendement avec des notions vraiment belles et remarquables » . Mais plus que d´augmenter les capacités intellectuelles à travers l´exercice scientifique, il s´agit pour Goethe d´accéder à une conscience d´une source commune à l´esprit et à la nature, de dépasser le fossé existant entre l´homme et son environnement. Cette approche des sciences deviendra exemplaire et programmatique pour les romantiques, surtout pour Novalis.
Histoire de mes études de botanique nous transporte à une moment-charnière de la vie de Goethe. Accueilli en 1775 par le duc Carl August à la cour de Weimar, il s´y occupe de l´exploitation des forêts et de la mise en valeur des pâturages . À la différence de Rousseau, la dimension sociale des études de botanique est souvent soulignée et appréciée par Goethe, mais ces études sont menées avant tout dans une perspective personnelle et poétique que les contemporains ne surent apprécier, ni les savants, ni les artistes.Cette démarche pluridisciplinaire et mêlée ne pouvait que plaire aux romantiques, et à bien des égards Goethe participe de leur projet encyclopédique de décloisonnement des disciplines, au nom d´une formation supérieure de l´humanité.
Un mot sur la traduction : elle fut réalisée par le Suisse Frédéric Soret, en collaboration avec Goethe lui-même, à l´occasion d´une édition bilingue de La métamorphose des plantes en 1831. Dans les Conversations avec Goethe d´Eckermann on trouve une lettre de Goethe du 12 octobre 1830 évoquant le travail de traduction : « Je ne suis qu´au cinquième feuillet de ma Métamorphose des plantes, la traduction de Soret à mes côtés ; je n´ai pas su pendant longtemps si je devais maudire ou bénir cette entreprise. Mais maintenant que je me retrouve plongé dans la vision de la nature organique, je me réjouis et y travaille volontiers » . Peut-être sentira-t-on l’enthousiasme goethéen dans ces pages...

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