Éditions Œuvres ouvertes

Comte Kerkadek, Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (4)

Suite du feuilleton


Il y avait trois mois que nous avions commencé. Nous en étions à peu près à la moitié de l’ouvrage. J’aurais dû repartir le lendemain sur un cargo de nuit pour les terres bantoues. Mais je décidai de rester. Je ne pouvais pas une nouvelle fois m’échapper face à la difficulté. Ce fut la seule fois que je quittai la cabane, la seule jusqu’au jour fatal. Je descendis jusqu’au port et parlai avec le commandant, lui expliquant ma situation, mon roman, mon ami le nain, ma servante bigoudène, et il comprit tout de suite, me donnant quartier libre jusqu’à l’envoi à l’éditeur, une demi-vieille, fausse blonde, dont la simple évocation suffit à me faire pleurer.

Mais plus le roman avançait, plus la réalité s’imposait. Quelque chose n’allait pas. D’accord, l’histoire se tenait. Mais c’était un roman policier truffé de bons sentiments et de gentilles attentions. Un roman où le serial killer pleure à la vue d’un rat crevé.
C’était évident. Le nain était trop gentil.

Lui qui n’avait pas été bien traité par le sort et par les dieux, à l’humanité il ne voulait que du bien.

Ses meurtriers cédaient leur place aux femmes enceintes, portaient les courses des ménagères, ils donnaient le biberon aux petits enfants. Leurs meurtres ressemblaient à des voyages dans des cliniques fin de vie en Suisse, avec musique d’ambiance, petits daims qui courent dans la forêt sur un écran plasma, liquide qui entre dans les veines et offre un dernier moment d’euphorie à ceux qui veulent en finir avec leur vie misérable.
Ses victimes ne semblaient pas se plaindre de mourir, les lecteurs non plus : déjà morts d’ennui par le manque de cruauté des scènes et des situations, ils voyaient la mort de ceux pour lesquels ils ne ressentaient pas la moindre empathie comme une libération. Ce qui aurait dû hanter leurs nuits leur servait de bon anxiolytique, et je voyais déjà le jour où notre roman policier serait mis en tête de gondole dans les salles d’attente des hôpitaux.

Un jour que la domestique bigoudène était absente, je le rejoignis dans la chambre, et parvins à me frayer un chemin dans les vêtements sales jusque dans ma bibliothèque. A côté de son lit, je déposai la collection des Fantômas, celle des Poe, les Histoires abominables de Hitchcock, mais aussi Dracula, Frankenstein, et des ouvrages encore plus rares : témoignages sur les rites druidiques dans la forêt de Brocéliande, traités de magie, de sorcellerie, les histoires de Rose-Croix, les secrets des templiers, la liste des chroniques de Don Cristobal de las casas sanguineras, dont on dit que la description des sacrifices humains au sommet de la pyramide de la lune de Teotihuacan lança l’un des derniers papes sur la voie de l’athéisme. Pour bien marquer le coup, je dénichai au milieu des emballages de fast food chinois un grimoire de l’empire Song qui décrivait avec minutie les tortures de l’époque : écorchement avec tannage et séchage de la peau, arrachage des ongles à raison d’un ongle par jour (sans oublier ceux des pieds, les ongles incarnés étaient assez courants à cette époque), extraction des yeux de leurs orbites à la cuiller à soupe, supplice de la goutte d’eau qui rend fou etc.

J’espérais que ces horreurs stimuleraient son imaginaire, mais il n’en était rien. Il me regardait avec son air innocent, sans comprendre. Les premiers résultats ne furent guère prometteurs. Par mécanisme de compensation je suppose, les chapitres semblaient s’adoucir, les meurtriers avaient des crises de conscience, ils renonçaient à leurs crimes. Mortes d’ennui, les victimes se suicidaient par lassitude. On ne parvenait plus à réveiller le lecteur.

Le nain se remit à ranger ses vêtements, il descendait pour prendre ses repas dans la cuisine au premier niveau de la cabane, il lavait les assiettes et les couverts dans un ronronnement d’eau qui coule et de liquide vaisselle que l’on presse. Il remontait ensuite en tenant le tabouret qu’il ne lâchait jamais. C’était un spectacle pathétique. La servante bigoudène venait moins, et puis, quand elle n’eut plus rien du tout à faire, elle prit de nouveau ses aises.
Tandis que nous écrivions dans un cliquetis feutré, sa coiffe émaillée de broderies turgescente sur sa tête, elle se balançait dans le rocking chair du grand-père Kerkadek en lisant.

Je ne l’avais jamais encore vue avec un livre entre les mains. Cela piqua ma curiosité. Alors que j’aurais dû me concentrer sur mes chapitres pairs, que je badigeonnai de sang pour compenser l’insupportable gentillesse des impairs, je me levai et l’interrogeai :

— Mais que lis-tu, servante bigoudène ?

— Ce n’est qu’un livre, mon enfant.

— Un livre, mais un livre qui semble accaparer ton attention.

— C’est vrai, mon enfant. Je n’ai jamais rien lu d’aussi beau.

En fait, elle n’avait jamais rien lu.


Suite du feuilleton

© Comte Kerkadek _ 29 juin 2015

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