Éditions Œuvres ouvertes

Comte Kerkadek, Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (5)

Suite du feuilleton


Ce livre, elle en avait fait l’acquisition dans une librairie de son village reculé.
La librairie était tenue par un vieux juif, guère aimé des antisémites du bocage, lesquels, plutôt que de mettre le feu à sa baraque, se faisaient juste une règle de ne jamais mettre les pieds dans sa boutique, ce qui ne changeait rien à leurs habitudes, vu qu’ils ne savaient pas lire.
Le vieux juif, on le découvrait en entrant après le carillon, ses lorgnons sur son nez, ses rides antiques, devant un mur de livres anciens, comme un hiéroglyphe sur une tombe de Pharaon encore inconnue.
Il étudiait un grimoire cabalistique à l’aide d’une lampe de bureau qui inondait les pages du livre et ses mains d’une lumière mordorée. Il leva les yeux en l’interrogeant du regard. Mais comme il venait d’éteindre sa lampe de bureau, son visage disparaissait dans l’obscurité. Ils s’observèrent en chiens de faïence pendant quelques minutes, puis ce fut la bigoudène, la première, qui s’approcha du vieil homme, et rompit le silence. Elle cherchait un livre pour passer le temps. Mais comme ce serait son premier, il fallait que ce soit beau. Il ne répondit pas à sa question.

Il lui parla du livre qu’il lisait, ce qui ne l’intéressa pas, elle. Quand il se rendit compte qu’elle ne savait rien des signes cabalistiques inscrits sur les temples macchabées en Israël, il eut un soupir de découragement. Elle lui dit qu’elle venait tout juste d’apprendre à lire, qu’il lui faudrait quelque chose de simple, de facile, mais elle ajouta qu’elle voulait aussi un livre qui traite du monde actuel, une lecture de fille, sans que ce soit un truc pour grenouille de bénitier, car, en dépit de son costume long à enfiler et à enlever, elle avait perdu sa virginité dès le plus jeune âge, sur une falaise, à la suite d’un grand coup de vent qui lui avait relevé sa jupe moulée au four jusqu’aux yeux, expliquant qu’elle ignorât jusqu’à ce jour l’identité de celui qui l’avait saillie avant de s’enfuir par le chemin des contrebandiers qui serpentait le long de la falaise.

Le vieux libraire l’écouta patiemment, se gratta la barbichette, et lui dit qu’il avait quelque chose pour elle. Il se leva de sa chaise, chercha un escabeau, et redescendit avec un livre dans les mains.

— Voici, madame, « Justine ou les malheurs de la vertu », c’est un ouvrage extraordinaire, qui valut à son auteur de nombreuses années de Bastille.

Comme la servante bigoudène venait d’une famille chouanne, elle se signa à l’énoncé du mot « Bastille », et décida que le livre en question n’était pas pour elle.

— J’ai aussi « Le coup d’État permanent », « Les souffrances du jeune Werther » ? « Atala » ?

Mais à chaque recommandation du vieux juif, elle disait non, et plus elle disait non, plus son regard parcourait les rares présentoirs installés par les démarcheurs des sociétés d’édition internationales qui avaient pignon sur rue, jusque dans le hameau où la scène se déroule.

Et elle eut une illumination.

C’est là qu’elle vit ce livre, à peu près trois cents quatre-vingt quatre pages, avec la photo de cette belle femme aux cheveux longs sur la couverture, une belle femme comme elle avait toujours rêvé d’être, une femme au regard innocent, rêveur.

Elle approcha sa main vers le présentoir, toucha l’ouvrage et le prit. Le vieux libraire eut un air paniqué :

— Non, non, ne faîtes pas ça ! dit-il, d’un air désespéré, en tendant les mains en un geste de supplique, comme si c’était la troisième destruction du temple de Salomon.

Elle passa ses doigts sur la couverture, et se léchant les lèvres, elle l’ouvrit. Dès les premières pages, elle fut conquise par le style, un mélange de Chateaubriand et de Céline, Rimbaud relooké dans une tradition soufie boostée aux amphétamines, et puis la simplicité, la poésie des mots qui s’enquillent les uns après les autres dans une structure grammaticale irréprochable : « Un jour, un amour violent a incendié ma vie. Il avait quatre enfants. J’en avais trois. Nous avons décidé de vivre ensemble… ».

Elle tomba à genoux, elle n’avait jamais rien lu d’aussi beau.

D’ailleurs, comme nous le disions, elle n’avait jamais rien lu.

Oh, c’était tellement beau. Elle n’avait pas trois enfants, mais elle venait d’une famille de douze. Un amour violent qui incendie une vie. Elle avait bien vu le père incendier la baraque de celui qui s’était tapé la mère dans l’écurie, mais c’est tout ; en revanche, elle s’en rappelait : elle avait passé la nuit à mettre les vaches à l’abri et consoler les cochons, mais que l’amour soit si violent qu’il puisse incendier la vie...
La vie, cela pouvait donc être cela aussi. Elle eut un moment de mélancolie.

Indifférente au spectacle du vieux libraire qui gesticulait, étouffait, voulant dire quelque chose, mais qui en était incapable, elle sortit son porte-monnaie, déposa sept euros, rangea le livre dans son sac, euphorique, se délectant déjà.

Et depuis ce jour, elle le lisait, à raison d’une page par jour.

« Un jour, un amour violent a incendié ma vie. Il avait quatre enfants. J’en avais trois. Nous avons décidé de vivre ensemble… »

C’était tellement beau…

Si beau, qu’avec le carillon de la porte d’entrée, elle n’entendit pas le vieux juif à l’agonie qui disait : « Je vous en supplie, surtout ne le laissez pas entre les mains d’une âme sensible…C’est un livre duquel…arghh…seule l’ignorance la plus absolue…la plus totale, immunise…Surtout ne le laissez pas…irrkk…traîner, je vous en supplie… ».


La suite demain

© Comte Kerkadek _ 30 juin 2015

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