Œuvres ouvertes

Ramón Martínez Ocaranza, un mystique athée

Une poésie de la maturité à la force obscure

par Philippe Chéron

Métaphysique et poésie, telle semble être la posture de Ramón Martínez Ocaranza dans ses poèmes de la maturité, ceux de la jeunesse étant comme il se doit plus proches d’un lyrisme sentimental et amoureux. Aux prises avec le verbe, on dirait qu’il tente obstinément de revenir à des temps immémoriaux, pré-philosophiques, où l’oracle faisait entendre largement sa voix, où les mythes occupaient encore une place prépondérante dans l’expression de la pensée humaine.
C’est sans doute – entre autres facteurs, telles que les fortes résonnances bibliques ou les références précolombiennes – ce qui donne son étrangeté et sa force obscure à cette poésie, qui s’est voulue en même temps pleinement de son temps : loin de renoncer à une certaine violence verbale ni à une rage certaine contre l’injustice qui règnait (et continue de régner) dans l’état du Michoacán et dans tout le Mexique – sans oublier l’Amérique latine, avec le coup d’État contre le président Allende au Chili par exemple, ni le monde entier… – elle se plaît à dénoncer la triste condition humaine .
Sans oublier, bien évidemment, sa capacité à chanter la vie et la beauté. Que cela soit l’architecture : « les souvenirs des temps passés / perforent les murs / de ta monumentale mélancolie / comme si tu étais une rose éternelle / aux pétales captifs » (dans « Morelia », magnifique ville coloniale, capitale de l’état du Michoacan, où le poète a vécu) ; l’expérience existentielle : « Dans une veste de cendres / mon corps est resté / des siècles durant, / à cause de la douleur qui tordait / sa lumière et ses chemins » (dans « La plaie et la lamentation ») ; l’amour : (« Et t’aimer comme je t’aime, c’est la folie, / c’est le meilleur théorème du bonheur, / de la vie et de la mort » (dans « Car tu es née pour cela ») ; ou un malicieux érotisme : « De belles paroles : / invocations / pour attirer ton corps » (dans « Magie »).
Ramón Martínez Ocaranza est né à Jiquilpan (état du Michoacan, Mexique) en 1915, en pleine révolution mexicaine, à une époque de grands bouleversements, « de panique, d’angoisse et de mort », comme il a pu l’écrire ; il est décédé à Morelia en 1982. Il a enseigné de nombreuses années l’histoire et la littérature latino-américaine au Collège de San Nicolás de Hidalgo à Morelia, et publié, entre autres titres : Avido amor, 1944 ; Muros de soledad, 1951 ; Río de llanto, 1955 ; Elegía de los triángulos, 1974 ; Patología del ser, 1981 ; La edad del tiempo, 1984.

Car tu es née pour cela

Ponctuelle, comme la nuit
quand elle se précipite au son de ses étoiles,
est ta passion : convoitise inéluctable,
forêt de grands oiseaux,
aventure de rêves,
pouvoir déchaîné de l’architecture.

Tout crie le contact de tes yeux énormes,
quand absente, lointaine, tu te proposes à toi-même
la conquête du monde.

Tel un papillon
couronné de cris salutaires,
qui perdrait soudain la mémoire,
lyrique, végétale, inexorable,
tu te diriges vers des voies inexplorées,
vers des racines infinies ;
bien que vastes elles n’en limitent pas ton rêve
et tu te transformes en statue.
Car tu es née pour cela :
pour être sculpturale.

Paupière sans rives sur les coquelicots ;
iris des échelles célestes ;
blanc métal aérien où les hirondelles
construisent leurs palais.

Et dire que tu es mienne.

Ah, les immenses nuits couronnées d’astres,
dans lesquelles tu surgis des abîmes,
des immensités !

Et t’aimer comme je t’aime, c’est la folie,
c’est le meilleur théorème du bonheur,
de la vie et de la mort ;
et c’est un naufrage total, un chant des arbres,
la joie de l’abandon, de la domination,
que de posséder ta blanche, ton élémentaire, ta délicieuse douceur.

(Avido amor [« Amour avide »], 1944)


II

Je suis là,
dans la mer,
sous le ciel du monde
et de la mort,
frappant les chaînes d’un destin
que je n’ai jamais souhaité pour les hommes,
et qui m’atteint comme un vent obscur
tatoué d’éclairs,
de carillons creux, jaunes.

Je suis là,
dans la mer,
sous le ciel du monde
et de la mort,
transformé en triangle de sable
où tout s’échappe, sans mémoire,
et le monde est pure lumière crucifiée
sur des madriers d’ombre.

(Preludio de la muerte enemiga [« Prélude de la mort ennemie »], 1946)


Abîme et liberté

Je suis l’ancêtre de moi-même ;
la pierre qui pleure sous les astres
du temps et de ses origines ;
l’écho immémorial d’une nostalgie,
d’une brutale circonférence obscure
chargée d’éclairs
qui est venue naufrager dans les prisons
de la terrible solitude humaine.

Je suis le grand pécheur ;
la tombe abasourdie
de l’extase la plus pure.

Je suis la flèche vitale des espaces
qui sillonne à travers le temps
sa condition d’archange maudit.

Je suis le fils
qui a égaré les repères de ses parents
pour persévérer dans le droit chemin
des sanglots barbares.

Je suis la blessure
que les geôliers obscurs ont vue
tomber en pleurs.

Je suis le chœur
qui en voulant se sauver de lui-même
est tombé dans la turbulence de ses eaux
comme le naufragé qui aperçoit, là-bas au loin,
au milieu des brouillards obscurs,
les seuls repères de ce qui est éternel.

(Muros de soledad [« Murs de solitude »], 1951)


À Morelia

Un destin efficace
de ciel et de rose,
endormi dans le silence
de la grandeur salubre de l’âme,
définit les rythmes
de ton architecture céleste.

De ton être renaît
perpétuellement,
comme la solitude dénudée de l’absence,
la bouddhique existence d’une théorie
gravée dans les pentagrammes
aériens du temps et des nuages,
jusqu’à tomber
comme une goutte d’eau
sur ton éternité de pierre et de rêve.

Des archanges endormis
te définissent
comme un livre d’absences
taillées par les siècles.
Et les souvenirs des temps passés
perforent les murs
de ta monumentale mélancolie
comme si tu étais une rose éternelle
aux pétales captifs.

La vie naît là
où tes anges
commencent à rêver
de l’azur des cieux,
de métaphores gracieusement nutritives,
de consonances à la beauté classique.

Dans tout ton être s’écoule l’eau pure
d’un ange mystérieux
qui avec des ciseaux de sagesse
a créé, pour rêver,
des tours d’absence,
des couloirs terrestres de nostalgie,
des cours, des coupoles, des arbres endormis,
et un aqueduc au corail profond.

Et vue de là,
depuis la pure
magnolia du mystère,
depuis la verte solitude de l’eau,
ta rose m’est restée pour toujours
pleine d’alouettes et de métaux blancs.

Et le temps me manque
pour le chant
divin
des souvenirs.

Et je te laisse mon être
dans quelques
théorèmes de tendresse.


Lointains

I

Tu es partie
comme un bateau
à la tombée
du jour,
avec un lointain
adieu
entre les lèvres.

II

Heure des lointains
soupirs…
Heure d’hier, de toujours…
Heure de jamais…
Heure des éternels
adieux…

III

L’âme t’a quittée
à cause de la mince
blancheur
de ton corps…
Des rêves d’émeraude
te dénonçaient
à la rose.

IV

Mais la rose,
mon amour.
Mais la rose.
La rose…
et rien d’autre…
Rien que la rose.

V

La lune sait déjà
ce que tes lèvres taisent
pour toujours…
Lune pleine de roses
dans le nocturne
de tes lointains…

(De la vida encantada [« De la vie enchantée »], 1952)


Nocturne

La nuit ne savait pas
que mille chevaux frappaient à ses portes.

Comment allait-elle le savoir
si c’était une nuit morte,
pleine d’escargots jaunes,
et avec une terrible lune noire.

La nuit ne savait pas
que mille chevaux pleuraient dans la forêt ;
que les horribles taureaux de la mort
mugissaient dans l’eau sinistre.

Comment allait-elle le savoir
si c’était une nuit morte,
inondée de psaumes mystérieux
murmurés au fond de la forêt.

La nuit ne savait pas
que toutes les étoiles étaient mortes ;
que les horribles taureaux de la mort
mugissaient dans l’eau sinistre,
et que dans le ciel il y avait
une terrible lune noire.

Morelia, 5 septembre 1951


Allégorie du chagrin

I

Un oiseau nocturne
a passé la nuit
à pleurer
sur l’eau.
Il était arrivé
d’une forêt
lointaine…
Sur les branches
de la nuit
il a laissé une orchidée
blanche.
Ensuite…
tous les oiseaux
ont pleuré
et pleuré.

II

De quels lointains rêvons-nous
sur les rives
profondes
de la mort !
Combien de lunes
blessées
à cause du vert !
Combien d’éternités
pleines
de l’absent !

III

Pour les lis
il y a une barque
aussi fragile que le temps
de l’espoir.
Les rumeurs du vent vert
la font bouger
et jamais personne ne sait
si elle va à la mort…

Morelia, 19 septembre 1954

(Río de llanto [« Rivière de sanglots »], 1955)


Magie

De belles paroles :
invocations
pour attirer ton corps.

Une forme magique
c’est ce que je demande
aux paroles palpitantes.

Conjurer les terribles
conspirations ;
faire que du serpent naisse
le signe ;
mourir au sein de la beauté.

Car l’ombre possède
ses cavernes de pouvoir
dans les entrailles
de ma pensée.

Éternelle Marguerite :
laisse mes jaguars
t’étrangler
jusqu’à la plénitude !

De belles paroles :
invocations,
aimants
pour attirer ton corps.

Morelia, 9 avril 1965


Élégie de l’hiver

Je travaille donc les manifestes des bois
où les sépias et les gris
provoquent les jaunes en duel.

J’arrive habillé en sultan obscur ;
je romps les iris des asiles de fous
et je pénètre dans les tunnels de la peur.

Et c’est alors,
mon amour,
que commencent
la biographie des marchés
et la réunion des pêcheries,
et le meeting pour protester.

Tous les ans meurent des millions de glaïeuls
qui ne vivent qu’un printemps ;
parce que les gris sont des rêves purs,
et la cendre des harpes.

À l’origine des choses
se trouvent les tombes des crocodiles,
ou les romans des pauvres gens
qui se nourrissent d’œillets abîmés.

Mais la condition des paroles
recueille ses métaux
et nous ne comprenons jamais
le labyrinthe des escargots.

Car les lunes meurent à l’aube des ivoires
et de la rouille,
là où les ocres déterminent
que chacun mourra comme il pourra.

Car rêver est un remords
aux très profondes racines
pour brûler l’architecture des veines
et nous faire mourir de froid.

20 janvier 1968

(Elegía de los triángulos [« Elégie des triangles »], 1974)


Chant quatrième :
Porque la morte del amore nostro

Ce n’est pas dans la mort que se manifestent les contraires : c’est entre les amants qui se haïssent.

Dureté de diamant des baisers à la douceur trop rude.

Un tempo lent ne peut pas séparer un emportement.

Car il n’y a pas de diamant pour les amants
digne de la perle obscure du désir.
Morte nostra. Porque la morte del amore nostro.

Belle sorcière de mes incomparables
circonstances :
Dante sait-il pourquoi Francesca n’a pas tué Paolo ?

Ce sont des questions de méthodologie doctorale.
Ce sont des concepts de l’Être aux apparences pédantes.
Ce sont des consciences des consciences des apparences.

Et ce qu’elles possèdent de Soi, ce sont des connaissances
mythologiques de mythologie.
Complexes en vérité dans la noche escura.

On dit que saint Jean brûlait les étoiles avec des lèvres dans les yeux.
Et on dit que jamais un pouvoir n’a été révélé avec une algèbre cachée.

Amore del amor del alta stella.

Les pouvoirs sont préfabriqués avec beaucoup de Sinaï.
Avec beaucoup d’efforts.
Avec de nombreuses collines de papier pourri.


Chant vingt-et-unième :
Biographie du poète

I

L’unique biographie du poète c’est son chant et la métaphore de sa mort.
Le reste est rhétorique vide. Rhétorique putride et vide.
Le poète travaille son chant avec les matériaux de sa mort.
Car la mort est une métaphore engendrée par le temps.
C’est la métaphore du temps.

Et quand l’heure est venue, les horloges ne veulent pas des psaumes vides. Ni des larmes vides.

Le poète marche avec sa montre et avec sa mort en fuyant les psaumes vides et les larmes vides.

Le poète ne manque pas de matériaux pour créer sa mort. Pour recréer sa mort.
Il ne veut pas que la mort soit sa mort.
Il veut que sa mort soit la mort de la mort.
Le poète ne croit pas en la mort.

Le poète travaille les matériaux de sa mort pour tuer la mort.
Et quand il meurt il ressuscite dans la transmigration d’une autre mort.

II

Comme expérience humaine, j’aimerais naître le jour de ma mort.
Le jour de l’horloge de ma mort.

III

Alors je mourrais d’amour pour toutes les horloges de ma mort.
Pour la métaphore de toutes les horloges de ma mort.


Épilogue
Le dernier prophète

I

Enveloppé dans les décombres des tuniques.
Quand la multitude vomira tous les décombres de toutes les tuniques.
Quand les prédicateurs se seront coupé la langue.
Quand les signes des derniers cahiers de la cendre seront effacés.
Quand je prédiquerai dans la Synagogue de la dernière cendre.

Je ne suis pas venu restaurer la loi.
Je suis venu la brûler.
Je suis venu lire les textes du fils des couleuvres.
Je suis venu témoigner de la grève des couleuvres.

Ma grève de la vie c’est la mort qui me l’a dérobée.

Je me suis dit : que cesse tout ce qui ne commence jamais. Ce qui ne finit jamais.
Je suis l’adjectif de la mort.
Je suis la mort qui est morte d’amour pour une autre mort.

II

Je suis le Minotaure qui a dessiné des couleuvres de cendre.

III

Le dernier jour je brûlerai la Loi de la cendre.
Car je suis venu au monde pour restaurer la Loi.
Je suis venu la brûler.

IV

Que toutes les horloges de la congrégation se suicident.
Que toutes les congrégations se suicident.
Je suis le texte du suicide.
Je suis venu offrir le texte du dernier suicide.

V

Car je suis le dernier fils de la mort.
Celui qui est mort d’amour pour une autre mort.

VI

Je suis venu prêcher les décombres des paroles qui sont mortes dans les paroles.
Je suis venu prêcher la dernière transmigration des paroles.
Des paroles qui sont mortes dans les cercueils des paroles.
Des paroles transmigrées dans la dernière transmigration des paroles.

VII

Car les cercueils se multiplieront comme des psaumes de cendre.

VIII

Car la terre sera un immense psaume de cendre.

IX

Car la terre sera un ténébreux psaume de cendre.

X

Car la terre sera un macabre psaume de cendre afin que les statues de la dernière nuit de la cendre le chuchotent.

(Patología del ser [« Pathologie de l’être »], 1981)


La plaie et la lamentation

Dans une veste de cendres
mon corps est resté
des siècles durant,
à cause de la douleur qui tordait
sa lumière et ses chemins.

Ténèbres sans torche a été la maison
de mon abattement :
solitude au carré
sans un seul
sentier de tendresse.

Par la colère et l’orgueil emporté
je me suis lancé dans la rébellion,
et j’ai levé le poing
contre le signe de tout ce qui existe,
et ce furent lamentations
et pleurs
et amère fut
l’heure de mon être.

Je sais que mon châtiment n’excédait pas
ma voix d’iniquité.

Tout malheur
m’était permis.

Mais si mon sanglot a été
plus fort que ma plaie,
ce fut à cause de la vanité qui avait fermé
mes écluses submergées :
j’ai bâti un mensonge, et je n’ai jamais su
que le bonheur n’était
qu’une couronne de vertu,
une source de grâce,
une lumière d’amour interdite aux aveugles.

(Vocación de Job [« Vocation de Job »], 1992)

© Philippe Chéron _ 4 juillet 2015

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