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Comte Kerkadek, Merci pour ce macchab’, nouvelle des origines (8)

Dernier épisode

Je ne revins à la cabane qu’une heure plus tard. Je cherchai le nain, puis la bigoudène, mais ils n’étaient nulle part.

J’appelai le nain. A plusieurs reprises.
Enfin, une voix grave me répondit. Et soudain il apparut. C’était bien lui, mais il y avait quelque chose d’imperceptible qui ne collait pas, quelque chose de changé. Ses cheveux étaient ébouriffés, ses yeux brillaient d’une lueur maléfique, il avait grandi pendant la nuit, il était mieux proportionné, mais surtout, en lieu du chapeau haut de forme, il avait attaché sur sa tête la coiffe bigoudène avec les rubans, si bien qu’il avait presque doublé en stature. Sa voix caverneuse, comme si elle voyageait de l’au-delà, et surtout son débit oratoire, tout cela impressionnait.
Il sauta par-dessus la rambarde de l’escalier et atterrit devant moi, fit une pirouette, un salto arrière, puis se mit à courir dans la cuisine, sauta à pieds joints par-dessus la table de la cuisine, attrapa le couteau de cuisine, se mit à mimer une scène d’escrime. Et tout en parlant, il me dit :

— Kerkadek, ma couille !

— Oui…cher ami ?

— Tu vas être content de moi, mon pote.

— Ah bon ?

— Oui, ça y est, j’ai tout réécrit, tes chapitres de daube, hop, refaits, et les miens, oh, les miens ils étaient presque aussi nuls que les tiens, ça dégoulinait de bons sentiments, c’était horrible, honnêtement, comment peut-on écrire de telles conneries ?!

Et il se mit à rire d’un rire sardonique, effrayant. Je ne comprenais pas ce qui se passait.

— Mais qu’as-tu, mon ami ? Je ne te reconnais pas…

— Mais rien, voyons, et puis, surtout, ne fais pas le rabat-joie, ajouta-t-il, en pointant l’énorme couteau de cuisine vers mon entrejambe. Lis plutôt ce que j’ai écrit, comme c’est bien !

Il courut dans l’escalier en criant « Yeep, yeepie ! », puis redescendit en glissant le long de la rampe, avant d’atterrir sur ses pieds après un salto avant.

— Allez, lis ça, mon pote ! Et dis-moi si c’est pas du nanan ?!

Je pris place sur le rocking-chair de la servante bigoudène (mais où était-elle, au fait ?), et je commençai à lire.

Pendant ce temps, le nain s’amusait à lancer des couteaux de cuisine au hasard autour de moi. J’entendais le métal qui se figeait dans les poutres, les murs, la queue d’un des chats.

Après quinze minutes de lecture, je refermai le manuscrit. J’étais tétanique, sismique, allégorique. C’était du génie :

« Une nuit que j’étais à me morfondre dans quelque pub anglais du cœur de Londres…Parcourant l’Amour monstre de Pauwels me vint une vision dans l’eau de Seltz. »

Et ça continuait. C’était à mon tour de dire que je n’avais rien lu de tel :

« Devant lui, dans un pâle clair de lune, il vit un horrible vieillard. Ses yeux, qui ressemblaient à des charbons ardents, jetaient des lueurs rouges. De longs cheveux gris tombaient sur ses épaules en mèches emmêlées. Ses vêtements, de coupe antique, étaient tachés et en lambeaux. »

C’était abominablement beau. Je n’avais jamais rien lu de si terrible. C’était l’ultime roman policier. Un style si précis, une narration si réaliste que l’on aurait cru du vécu. Mon ami si gentil, mais… ?

A me voir parcourir son nouveau manuscrit qu’il avait écrit d’une traite, en une heure, il trépignait sur place, comme un enfant qui attend que l’on ait fini de déballer son cadeau.

— Mais ne t’arrête pas, continue ! Tu loupes le meilleur, ma couille !

Je continuai :

« Ma femme est morte, je suis libre !... Autant qu’un roi je suis heureux ; l’air est pur, le ciel admirable… Je l’ai poussée au fonds d’un puits, et j’ai même poussé sur elle tous les pavés de la margelle… »

Je jetai le manuscrit comme si j’avais voulu échapper à un serpent venimeux, comme si j’avais eu trop peur de la tentation, de cette fascination pour le Mal que l’on ressentait à cette lecture…

Il fallait que je comprenne. Il me dit tout.
Tout en jonglant avec ses couteaux, poussant régulièrement des petits cris de joie, il me raconta :

« Hier soir, j’allais pour m’endormir quand je tombais sur ce livre posé sur la première ou la deuxième marche, je ne sais plus. C’est la photo de la dame sur la couverture qui m’a plu. Elle était jolie, délicate avec ses yeux rêveurs et ses cheveux longs qui reposent sagement sur ses épaules. Je me la taperai bien, cette grognasse avec ses airs de sainte-nitouche de sortie d’usine. Je l’ai monté jusque dans mon lit, puis j’ai commencé à lire. Dès les premières pages, j’ai été conquis. Oh, c’est beaucoup mieux que tes trucs fades, avec tes rituels sataniques et tes tortures chinoises où les mecs, ils mettent trois mois à clapoter. Là, c’est vraiment du bon, de la mégacame : des saillies, de la cruauté, des pulsions primales qui rappellent la bête affamée dans la forêt, et puis toutes ces choses, que les bêtes elles n’ont pas, jalousie, perfidie, bêtise, hypocrisie, arrogance, prétention, dissimulation, férocité…Grâce à ce livre, j’ai enfin pu percer le mystère de mon époque, cette époque qui me rejetait parce que je n’étais pas comme eux. Pour la première fois de ma vie, ma vie, elle a un sens. J’ai eu l’impression d’appartenir. Quand je pense que j’ai passé trente ans à me lamenter sans satisfaire mes pulsions les plus naturelles, comme me taper des grognasses dans les parkings déserts, assassiner leurs maris à coups de pressoir sur la cafetière, égorger leurs parents en leur brûlant les pieds, cuire leurs chihuahuas dans le micro-ondes… Je croyais que j’étais rejeté parce que j’étais nain, pas du tout, c’était juste parce que j’étais con…Et crois-moi, je t’en veux. Oh je t’en veux…Quand je pense que j’ai passé toutes ces soirées avec toi, au lieu de violer des pétasses ou de fomenter des plans de domination du monde. Mais regarde moi ça, dit-il en attrapant le livre, les yeux fous : « Il aime les grands restaurants quand je préfère les bistrots, les grands hôtels quand moi je suis heureuse dans les petites auberges… »

— Moi, je trouve ça plat et stupide…

— Mais t’y comprends rien, c’est beau, cette magnifique haine cristallisée en hypocrisie qui suinte, on dirait des bandages rajoutés sur un cadavre en pleine sénescence…

— C’est nul, c’est tout.

- Et tu trouves que t’écris mieux ?!

— Sans aucun doute. Et je t’aimais mieux avant, tu étais mon ami…Mais enfin, qu’est-ce qui t’est arrivé ?

« Ce qui m’est arrivé ? Que du bonheur ! J’ai dévoré ce bouquin en bandant comme un âne. Puis, au moment de fermer les yeux, c’est comme si la cavalerie cosaque m’était passée sur le bide, des démangeaisons partout sur le corps, sous les avant-bras, sur les parties, puis la tête a commencé à chauffer, un piston dans le crâne qui va de plus en plus vite, j’ai senti mes bras qui s’allongent, mes jambes, mon torse qui se gonfle, tchou tchou, une locomotive qui fend les territoires de l’ouest avec les types aux fenêtres qui font un carton sur les bisons, et mon sang, je le sentais bouillir, j’avais la sève qui remontait comme un percolateur, je me suis précipité sur un miroir : j’ai failli m’évanouir. Putain, j’étais beau ! Enfin, toute ma laideur de rejeton déformé, disparue, à la place, un beau gars, bon, pas grand, c’est vrai, mais qui a l’avenir devant lui ; je n’y tenais plus, il fallait que j’annonce la nouvelle à quelqu’un, mais plutôt que de te réveiller, et de devoir te faire la conversation, je suis parti courir dans le bocage, en plein nuit, là j’ai croisé un druide, deux elfes, trois korrigans…

— Et tu leur as fait quoi ?

— Couic, fit-il d’un geste ignoble de son index gauche. Oh, l’elfe au milieu de la nuit, ça crie, c’est horrible, finit-il dans un scandaleux éclat de rire.

J’allais pour me précipiter sur lui, quand je m’arrêtai dans mon élan. Avant de lui faire la peau, il fallait que je sache :

— Quoi ? dit-il devinant mon intention.

— Maintenant, tu dois me répondre, espèce de monstre…

— Vas-y, crache-la, ta valda, pépère !

— Pourquoi portes-tu une coiffe bigoudène sur la tête ?

Il ne répondit pas, mais son regard en coin le trahit. Ses yeux partirent vers la cheminée, la cheminée finistérienne avec des ornements en fer forgé qui racontent la cueillette des oignons roses en basse saison. C’est une belle cheminée avec couronnement, dont le conduit permet de laisser passer un enfant.
Je tournai les yeux vers l’âtre, et je vis…je vis une goutte, suivie d’une autre, qui tombait au milieu de l’âtre, dans une flaque dont j’aurais remarqué le clapotement plus tôt si le nain n’avait cessé de jacasser de sa façon, enflammée, envoûtante.
Je m’approchais, trempai le doigt dans la flaque : c’était du sang.

C’est à ce moment précis qu’une main tomba de la cheminée. La main, pendue au bout d’un bras, oscilla quelques secondes comme le balancier d’une pendule avant de s’immobiliser. Je reconnus l’avant-bras rougeaud de ma bonne bigoudène. Elle ne me donnerait plus le sein. Je tirai dessus, et c’est la tête qui apparut à son tour. Je me souviendrai toujours de cette expression d’horreur sur son visage…Ses yeux exorbités, la langue sortie de la bouche, mauve et dure comme un gant de toilette moisi, les joues et le visage tuméfiés, la gorge tranchée de haut en bas et de bas en haut, avec les amygdales qui pendouillaient tristement, comme deux framboises oubliées après le passage des corbeaux. Mon Dieu, qu’est-ce que ce misérable lui avait fait ?

Mais je savais que je risquai d’être la prochaine victime de l’assassin. Alors, plutôt que de périr, j’attrapai le tisonnier posé verticalement contre la brique, et d’un coup latéral, je le fis siffler à hauteur de la tête du nain. Je le manquai. La coiffe bigoudène vola à travers la pièce. Surpris par mon offensive, il lança ses deux couteaux de cuisine à la volée. Je sentis le premier effleurer mon oreille gauche en sifflant, le deuxième m’égratigna l’épaule droite. Comme je m’approchai avec le tisonnier, le faisant virevolter au-dessus de ma tête en poussant des cris tétanisants comme j’avais appris lors de mes séjours en Extrême-Orient, il prit ses jambes à son cou, sauta à pieds joints sur la table, rebondit, traversa la fenêtre dans un fracas de verre inimaginable, et partit dans le bocage en hurlant…

Mon ami, un petit nain, si gentil, presque un elfe, un lutin…Je l’entends encore crier dans le bocage : « Moi, Furtado, le mal sera plus grand, plus beau ! Moi Furtado, les assassinats seront plus sanguinolents, les tortures plus cruelles, et les veuves plus inconsolables…Moi Furtado, je dominerai le monde et j’en ferai une immense basse-cour caquetante… ».

Et oui, c’est triste à dire : ceci est la vraie histoire des origines de celui qui deviendra le célèbre génie du mal, le fameux Docteur Furtado. Et depuis ce jour, celui qui était mon meilleur ami est devenu ma némésis.
Je regrette cette idée de faire un roman policier à deux, si vous saviez comme je regrette…Mais, s’il n’était pas devenu Furtado, peut être ne serais-je jamais devenu Kerkadek ?

Roscoff, Juin 2015

©2015 - Comte Kerkadek


© Comte Kerkadek _ 3 juillet 2015

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