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Les Géographes (23)

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Jacques Gérard Milbert


La première fois que je vis Garnier au Havre, il avait la mine larmoyante qu’il garda tout au long du voyage. Il était venu avec toute une série de tableaux que Baudin lui avait permis d’embarquer, ainsi qu’avec trois mannequins.
— C’est Jussieu qui m’a conseillé de les prendre avec moi. Vêtus de différents costumes ils amuseront les sauvages, me dit-il naïvement.
Le spectacle de cet homme ainsi chargé de quelques pantins eut surtout le mérite d’amuser l’équipage.
Garnier n’étant plus tout jeune, je lui demandai ce qui l’avait poussé à vouloir partir au bout du monde avec autant de jeunes gens.
— Je cherchais une distraction puissante à des chagrins amers, me dit-il dans un sanglot.
Et il me confia qu’il venait de perdre son « épouse chérie » après vingt années d’union sans trouble.
Pendant toute la traversée jusqu’à l’île de France, Garnier ne cessa de se plaindre, d’abord du mal de mer, puis de douleurs dans les membres.
— C’est le scorbut, c’est le scorbut ! gémissait-il couché dans sa cabine, ce qui eut pour effet de mettre le capitaine en rage.
A bord, on avait surnommé Garnier « le pleurnicheur », et plus personne à part moi et les deux autres peintres ne lui adressait la parole.
Comme moi et beaucoup d’autres, il resta à l’île de France, où il se mit en tête de peindre tous les fruits tropicaux qui s’y trouvaient, dans l’espoir de vendre les tableaux à son retour. En 1803, j’embarquai à bord du Géographe, en relâche dans la colonie après son périple austral. Garnier resta sur l’île, n’ayant pas fini de peindre ses fruits. D’après ce qu’on me raconta, il rentra en France quelques années plus tard, à bord d’une frégate qui fut capturée par les Anglais. Tous ses effets furent confisqués, il ne put sauver qu’une malle contenant ses cent quarante tableaux. Il ne parvint jamais à les faire acquérir par l’Etat et dut donner des leçons de peinture pour subvenir à ses besoins. Ses tableaux échouèrent chez des brocanteurs, et, après sa mort, le Muséum les acheta pour une bouchée de pain.
Voilà tout ce que je sais de la vie de Garnier, qui se prénommait Michel je crois.



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© Jacques Gérard Milbert_Les Géographes _ 22 septembre 2015

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