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Oeuvres Ouvertes : Maximus, ou la profondeur du champ

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Maximus, ou la profondeur du champ

extrait de l’introduction d’Auxeméry à sa traduction du Maximus de Charles Olson aux éditions la Nerthe

On n’épuisera certes pas ici la matière du poème entier : ce serait là grande prétention de la part d’un qui sait bien qu’à fréquenter le terrain depuis très longtemps, il n’en a cependant pas parcouru en tous sens les implications. On en décrira seulement les grandes lignes. La bibliographie, et l’appareil de notes et renvois peut orienter le lecteur qui aurait légitimement des exigences d’approfondissement. Le matériel critique et les publications olsoniennes sont assez réduites chez nous, et cette introduction ne fait que poser des jalons. On traduira donc des extraits, ou l’on résumera un certain nombre de textes, parfois disponibles dans notre langue, mais la plupart du temps non encore traduits.

Le lecteur sera cependant amené d’emblée à jauger l’ambition du poète et verra de lui-même l’ampleur de la tâche que celui-là lui demande. En effet, Charles Olson n’est pas de ces hommes qui donnent sans exiger en retour une ferveur constante.

Il nous importe avant tout ici que le lecteur reconnaisse, autant que faire se peut, en lui et en son double Maximus, des guides, parmi les plus riches, qui permettent de parvenir à cerner quelque chose de la complexité du rapport de l’être au réel, – non seulement celui qu’un être collectif, une « nation » constituée (être abstrait, à bien des égards) entretient avec elle-même en ses propres éléments – lieux d’implantation et d’évolution , nécessités politiques et économiques –, mais aussi celui qu’un homme, un individu impliqué, justement, dans la compréhension des choses – événements, principes, actions, idées – et des autres individus de cette communauté, parvient à mesurer, grâce à l’instrument de la langue qu’il s’est créé à cet usage, et atteignant ainsi à la dimension universelle. Double ambition, par conséquent, ici : présenter et les fins et les moyens – soit, le réseau des faits et des personnes qui constituent la trame de l’epos d’une part, et la « méthodologie » mise en œuvre, d’autre part.

Le fil suivi sera celui du premier volume – ses lieux aimantés, ses figures fondatrices, ses articulations : ainsi seront fixés, en prenant appui sur quelques textes d’appoint, des repères essentiels, sur lesquels le lecteur pourra revenir à l’occasion, en consultant les glossaires, qui complètent cette introduction, s’il souhaite s’éclairer sur tel ou tel détail. Les deux volumes suivants seront toutefois également abordés et examinés, pour en fixer quelques caractéristiques touchant à leur composition et à leur développement.

* * *

Lorsque Charles Olson entreprend la rédaction des Poèmes de Maximus, il a en tête la description d’un moment de l’histoire humaine – l’émergence au Nouveau Monde, des premiers instants jusqu’à nos jours, d’une communauté singulière, en son lieu de réalisation : cette communauté est une des composantes de celle, plus large, des États-Unis d’Amérique, ceux-ci représentant l’expression achevée de ce que l’on nomme l’Occident, qu’on pourrait définir comme la résultante d’une longue évolution qui prend sa source très loin dans le temps comme dans l’espace, et sans doute Olson voit-il aussi, de façon toute particulière, l’accomplissement, en termes humains, de cette somme de données. Achèvement vaut réalisation, mais également terme échu. Et le poème est tout autant description que bilan, aussi bien récit que jugement, et chant alterné où le fait rapporté et la parole qui le porte composent ensemble, selon le vocable que le poète reprend d’Homère, une rhapsodie.

Charles Olson choisit de porter son regard – par l’entremise d’un double de soi – sur un espace extrêmement précis et apparemment limité, une ville de la côte est, où cette histoire a trouvé un de ses accomplissements les plus significatifs. Cette communauté a ses spécificités, qui la désignent comme une chose-soi méritant un traitement singulier, en ce qu’elle se trouve au point où des possibles sont apparus, des réalités se sont installées, et des êtres ont inventé là la formule de leurs vies. Pour quelles raisons, un tel choix ? Avant tout, aux dires mêmes d’Olson, celles du hasard de la vie, qui lui a fait connaître cette cité dès son enfance : il lui fallait centrer son sujet, et pour lui Gloucester était le lieu où il avait ses marques. Cette communauté singulière, il en est un citoyen lui-même singulier : son histoire personnelle l’y a fixé, et la forme de sa vie y a pris sens, de façon élective.

Il apparaît vite que ce choix n’est pas de complaisance narcissique : cette cité-là est porteuse de valeur, indépendamment du fait que le jeune Olson y accomplit certains de ses travaux et de ses jours fondateurs, et qu’en sa maturité il confirma l’élection en quelque sorte réciproque par une installation en son cœur même, jusqu’à une véritable identification. Si cette ville côtière du Massachusetts, représente tant, à ses yeux, c’est que sa présence proprement dite, à quelques lieues au nord de Boston, où s’est inscrite l’origine même, selon les manuels officiels, de la nation – sa situation géographique donc, son développement historique, son activité économique, la « forme » qu’elle a prise, son envergure humaine – tout cela en fait quelque chose qui touche à l’essence de cette nation, une manière d’illustration et de contrepoint en même temps : Gloucester fut la ville des Pêcheurs (touchée, de nos jours, par les aléas féroces de l’économie de marché) comme Boston fut (et reste) celle des Puritains… On a là un des nœuds de l’affaire, déjà : la question de la fondation véridique, que traitera expressément un des poèmes.

Premier point, donc : Olson se situe dans la double ligne de la poésie de son pays qui a donné Whitman d’une part, et d’autre part Pound. Whitman en ceci que, si l’on veut déterminer un sujet du poème, c’est bien de la démocratie américaine dont traitent aussi bien Maximus que Feuilles d’herbe. Mais la différence est immédiatement sensible : Whitman chante, et il chante l’avenir ; et si le malheur des temps (la guerre dite Civile) et la détresse des êtres sont aussi des composantes du poème, se dégage de l’ensemble de l’œuvre un optimisme particulier, porté par une langue qui le signe en quelque sorte, une coulée verbale, une voix sonore et animée d’un souffle qui dit vitalité, santé, compagnonnage attelé à la tâche de devenir, et cœur ardent. Olson, lui, regarde non ce que doit être la nation élue, mais ce qu’elle possédait de possibles et ce qu’elle en a tenu. Le réel whitmanien est habité de l’esprit de conquête et d’affirmation de soi, alors que celui d’Olson est déchiffré, tel un palimpseste, tel le livre d’un destin en cours, à définir, à déplier, à évaluer en ses déterminations et ses accomplissements. Si Olson chante, c’est non l’ode, infiniment renouvelée, exaltée, au réel qui va, et qu’un « je » impérial, panthéiste, unanimiste, sublimerait, mais plutôt le chant de l’individu qui parcourt le domaine de la communauté où il réside et en dénombre les richesses et les tares, et en sonde tous les aspects, de façon à en livrer la carte exacte, sur tous les plans : des relevés cadastraux au cœur des volontés humaines, des soubassements géologiques à l’anecdote municipale. Olson est du côté du bilan, plus que du projet, en ce sens… Ou plutôt : son projet est de cerner le sujet, et non plus de le célébrer. L’optimisme, l’élan, la foi démocratiques ont fait place au constat. Scruter, creuser, cibler, arpenter : voilà les actes de Maximus – bref, mesurer le réel à l’aune humaine, établir le compte des axes qui le fixent et des mouvements qui l’animent, dans la geste des actions des êtres.

Pound, le confucéen Pound, bien sûr, a sa part, dans cette orientation olsonienne, comme on va le voir : les actions des hommes doivent être dites, et jugées. Mais Olson se sépare de lui à l’évidence aussi sur au moins un point : la démocratie, Pound en a fait le procès (avant que son pays lui fasse aussi, en retour, son procès à lui, et le déclare insane, de peur – c’est précisément ainsi qu’Olson voit les choses – d’avoir à s’interroger sur la puissance ou la faiblesse, la valeur et le poids de la parole poétique), mais il a fui l’affrontement, et il a été rattrapé ; il s’était délibérément situé ailleurs, dans le giron d’une idéologie on ne peut plus à contresens ; il était allé chercher le sens de son propos dans l’histoire passée, et ce fut au risque de s’y perdre, et de sombrer : le confucianisme poundien, son admiration pour le condottiere italien cultivé, au regard éclairé, du Quattrocento sont certes de belles contreparties à la puritaine, insolente, et au fond très brouillonne et fragile démocratie impériale du Nouveau Monde, mais les Cantos sont-ils autre chose (c’est Olson qui le remarque, on y reviendra) que les chants d’un ego qui fouille l’histoire, et fouaille nombre de pantins ou exalte des héros magnifiques, mais s’englue souvent au bout du compte dans la pâte historique, tout en laissant par ailleurs libre cours à d’admirables échappées lyriques, et sans parvenir sans doute à emporter une totale adhésion ? Cet ego souverain se limite par trop à parcourir uniquement l’étendue de son propre domaine intellectuel et sensible, et s’enferme dans ses certitudes, non sans se jouer même l’air un peu vain du défi. Olson, lui, a tenté l’ouverture : son regard porte sur un objet moins vaste en étendue, semble-t-il, mais c’est peut-être pour donner plus d’amplitude au compas qu’il utilise, pour couvrir un champ de lecture du réel universel plus vaste, et sans doute beaucoup plus cohérent, à partir d’un lieu élu apparemment limité, et pour creuser plus profondément dans la matière humaine individuelle et collective, ainsi que dans les mythes qui nourrissent la communauté, pour saisir finalement la densité propre des êtres et des événements. Et l’affaire d’Olson, c’est le présent, ce que celui-ci dit du passé (non ce que le passé lui dicte, mais ce que le passé a déposé), et surtout donc ce qu’il porte de sens en lui-même, dans la forme qu’il prend.

Maximus de Charles Olson

Première mise en ligne le 12 mars 2011

© Auxeméry _ 20 janvier 2014

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