Œuvres ouvertes

Les Géographes (28)

...

Pierre-François Bernier


Je passais les premiers jours de navigation sans sortir de ma cabine. Je me sentais trop mal, d’abord parce que j’avais laissé ma jeune épouse enceinte, et j’avais honte de me montrer aux autres les yeux rougis. Puis, une fois au large, le mal de mer me terrassa ainsi que plusieurs autres naturalistes. Nous gisions sur le sol mouvant sans pouvoir rien entreprendre, vomissant tout ce que nous avions dans le ventre. Une odeur terrible régnait partout où nous nous trouvions, ce qui dégoûtait les officiers et les matelots qui nous enjambaient.
Le sentiment d’être porté par cette embarcation toujours branlante est insupportable. Voir le navire se détacher du port est un moment magnifique, mais une fois en mer ce n’est que torture. Moi qui avais brûlé de partir à la vue des navires à quai, je ne voulais plus que débarquer !
Un des jours suivants, je me traînai jusqu’à la table du capitaine Baudin où je retrouvai quelques-uns de mes compagnons au teint blême qui se tenaient péniblement assis. Nous dûmes subir les premiers sarcasmes de cet homme dont nous allions dépendre pendant les trois années que durerait le voyage.
— Mangez, mangez donc, disait-il en riant affreusement, vous vomirez mieux !



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© Pierre-François Bernier_Les Géographes _ 30 septembre 2015

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