Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Kenneth Goldsmith, Histoire du type qui disait toujours oui

extrait de Théorie

Un jour j’ai reçu par courrier le plus génial des recueils de poèmes visuels. C’étaient les compositions les plus complexes et les plus détaillées que j’avais jamais vues : de denses tissages de mots qui tous ensemble formaient des images saisissantes. Et comme si ce n’était pas assez, tous les poèmes étaient autobiographiques, enchâssés dans d’étranges histoires tirées de la vie de l’auteur. La chose la plus incroyable étant peut-être que tout avait été créé sur l’une des premières versions de Microsoft Word.

J’ai correspondu avec le poète, un homme appelé David Daniels et j’ai eu plus tard la chance de le rencontrer et d’entendre son histoire – entre temps c’était devenu un vieil homme chevrotant avec une longue barbe blanche.

Dans les années 1950, David Daniels était un peintre tendance, proche des expressionnistes abstraits new-yorkais. Promis à la célébrité, il a pourtant dit quelque chose qu’il ne fallait pas à de Kooning lors d’une soirée – je n’ai pas plus de détails – et a alors été exclu du groupe. Dévasté, il a respectueusement obéi et quitté New York pour Boston.

Pauvre et perdu, il a erré sans but dans les rues de Boston, à la recherche d’une voie à suivre. Incapable d’en trouver une, il a alors décidé de vivre sa vie au fil du vent en disant simplement « oui » à quiconque lui proposerait quelque chose. Il s’est avéré qu’à ce moment là il marchait dans Cambridge, quand un jeune mendiant lui a demandé s’il avait une pièce. David lui a répondu « oui » et lui a donné de l’argent.

Le mendiant l’a de nouveau regardé et lui a demandé « T’as 25 centimes ? » et David a encore répondu oui. S’en est suivi une demande d’un dollar, puis cinq – que David donna – à la suite de quoi le type lui a demandé s’il pouvait passer la nuit chez lui. David a acquiescé. Bientôt David a eu un colocataire. Le jeune mendiant a fait passer le mot et des marginaux, des camés et des hippies ont débarqué, faisant de la maison de David une communauté, l’une des plus importantes de Cambridge durant les années 1960. Quiconque avait besoin d’un endroit où squatter venait voir David, qui répondait toujours « oui », et tenait ainsi sa promesse.

La maison est devenue un pôle d’activités, dont la plupart étaient illégales. Quand une prostituée lui a demandé si elle pouvait faire des passes ici, David a répondu oui. Plus tard, l’une des nombreuses prostituées qui s’étaient entichées de David lui a demandé de l’épouser, et il a répondu oui. Il a également dit oui quand elle lui a demandé si elle pouvait porter ses enfants.

Au fil des années, David s’est retrouvé projeté conseiller de tous ces jeunes gens, dont beaucoup avaient été jetés du MIT ou de Harvard. Il tenait des sessions de thérapie de groupe et leur donnait des conseils judicieux. Il était devenu une espèce de gourou.

À la fin des années 1970, la communauté était en train de s’effondrer. Les drogues avaient eu des conséquences terribles et la fin des années 1980, avec l’apparition du SIDA, avait été encore plus dévastatrice. Un jour David a reçu un appel d’un des premiers artistes de la communauté qui, à cette époque, résidait sur la Côte Ouest, et s’était lancé dans l’informatique. Il a suggéré à David de déménager dans la baie de San Francisco. Il s’avérait que de nombreux membres de la communauté, débarrassés de leur bohémianisme des années 1960, avaient migré dans l’ouest et devenaient des magnats de la Silicon Valley. Pour exprimer leur gratitude à David et à ses « oui », ils lui ont acheté une modeste maison à Oakland et lui ont attribué une allocation à vie. La seule chose qu’ils lui ont demandée était de relancer ses sessions de thérapie de groupe légendaires dans la baie, ce que David a fait. Pendant presque vingt ans, il a tenu ces sessions dans un entrepôt d’East Bay pour certains des entrepreneurs qui avaient le mieux réussi en Amérique.

Mais le point positif est qu’ils ont offert à David un PC équipé de Microsoft Word. Bien qu’il n’eut jamais touché à un ordinateur, il a commencé à expérimenter Word intuitivement tout en écrivant de la poésie visuelle. C’est ainsi qu’il y a des dizaines d’années, David s’est trouvé être à nouveau un artiste. Finalement, il est parvenu à maîtriser le logiciel Word, en le transformant en moyen de créer des poèmes visuels. Au fil des années, ces poèmes ont évolué vers un ensemble baroque d’oeuvres sur lequel il a travaillé tous les jours jusqu’à sa mort, juste après le passage à l’an 2000.

Extrait de Théorie, à télécharger ici. Traduction française de Léa Faust.

© Kenneth Goldsmith _ 12 juillet 2015

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