Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Derrière le bureau de Werner Kofler

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Qu’on ne s’attende pas, en lisant Werner Kofler, à suivre une histoire linéaire, avec des personnages aux identités bien définies, dans une époque ou une situation historique fidèlement rendues à travers des descriptions impeccables. Nous sommes, avec Derrière mon bureau, comme avec Automne, liberté publié chez le même éditeur l’an dernier , à mille lieues de cette pratique de la littérature pour laquelle compte la fidélité au réel et au possible. Kofler explore au contraire, dans une ascension vertigineuse, ce qui reste, sur un plan littéraire, irreprésentable, ce que l’écriture romanesque de notre temps recouvre par une fidélité absolue – une obéissance totale ? – au réel, c’est-à-dire à ce qui est, mais aussi à ce qui a pu, pourrait ou aurait pu être réel – quatre dimensions de la réalité que l’auteur autrichien, pas à pas, page après page, anéantit avec une cruauté et une ironie sans égales (d’où le sous-titre de Derrière mon bureau : « actes de vengeance »). Car il s’agit bien ici, dans cette vaste entreprise, de se venger du réel sous toutes ses formes. Proche en cela de Thomas Bernhard ou d’Elfriede Jelinek, il semble que Kofler pousse la vengeance encore plus loin. Il ne s’agit pas d’attaquer ou de se moquer de l’adversaire – le monde existant –, mais de sans cesse le retourner, de le mettre sens dessus dessous, et ainsi de l’annihiler.
Derrière mon bureau nous entraîne dans une ascension périlleuse lors de laquelle celui qui semble être le narrateur suit un guide de montagne chargé de le rattraper s’il dévisse. Mais on doute bien vite de l’identité du narrateur, puisque celui-ci, au bout de quelques pages, cède la place au guide qui, agacé par son client, l’a entraîné dans une chute mortelle. L’identité même du montagnard est elle aussi très vite remise en question, car la série de drames familiaux qu’il raconte au début du récit est un peu plus loin qualifiée de « tissu de mensonges » ! Narrateur, intrigue sont ainsi jetés dans l’abîme, et la suite du récit est parsemée de crevasses où tous les codes romanesques sombrent les uns après les autres.
Dans un passage du « récit », Kofler présente ainsi son programme esthétique : « L’art encerclé par la réalité, et même prisonnier d’elle. Est-ce l’art qui a tenu tête à la réalité ou la réalité à l’art, telle est la question. – Il n’y a rien à attendre de l’art quand il sert la réalité, et tout aussi peu de la réalité ayant prétendument un penchant pour l’art, l’art doit détruire la réalité, c’est ainsi, détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela vaut aussi pour l’écriture… Mais l’effroyable, sachez, l’effroyable c’est ceci : la réalité continue sans se gêner, la réalité se fiche bien de la destruction qui lui est infligée par l’art, la réalité est sans pudeur, sans pudeur et incorrigible ». C’est donc dans un combat perdu d’avance que s’engagent l’auteur et avec lui le lecteur, confronté tout au long de Derrière mon bureau à différentes mises en scène de cette lutte acharnée contre un réel qui résiste toujours (« personne ne vous empêche de fermer le livre et d’en faire ce qui vous chante », lance même le premier au second). Ainsi, après avoir qualifié l’écriture d’ « acte anarchiste » et cru à la « force explosive de la littérature », l’écrivain doit constater que lui-même sombre dans l’évocation du réel, victime à son tour ce qu’il appelle le « syndrôme de Süskind », soit un reniflage effréné de ce qui l’entoure !
S’il y a tout de même un narrateur dans ce texte composé de multiples variables – noms de personnage, voix inconnues, lieux et situations revenant dans des contextes divers –, il semble que ce soit l’écrivain lui-même, assis derrière son bureau tout en évoquant son ascension – car, peut-on lire, « écrire, c’est marcher en montagne dans sa tête » - et liquidant les unes après les autres, par ses sarcasmes et ses moqueries qui ne sont pas sans rappeler Thomas Bernhard, les apparitions du réel. Il est aussi question d’un voyage en Allemagne « pour vivre quelque chose », comme si l’ascension de la montagne passait par ce détour par l’Allemagne. On ne sera pas déçu du voyage, puisque Kofler nous fait visiter à sa façon l’histoire allemande, suivant lui-même le guide du musée (« pas le Führer, pas d’allusion douteuse, non, le conservateur, le guide du musée »). A ce moment du livre, il ne s’attaque pas seulement aux écrivains contemporains – Süskind et Grass mis dans un même panier – et à leurs représentations romanesques de la réalité, mais également aux descendants des bourreaux qui, croyant bien faire, se livrent à des mises en scène du passé, à la « muséalisation » des désastres de l’histoire comme la Shoah, sans se rendre compte du caractère grotesque et outrancier de certaines « reconstitutions ». Je n’entrerai pas dans les détails de ce morceau de bravoure du livre, car même si Kofler cherche à démolir la technique romanesque élément après élément, ces pages révèlent au lecteur où l’auteur voulait en venir exactement avec son évocation récurrente du bureau, pièce centrale selon lui de l’histoire allemande. Derrière son bureau, l’écrivain « exécute » une tâche, ici à la fois radicale et vouée à l’échec, mais il est bien un exécutant, d’où la vision ultime de ce livre, fort troublante en vérité : « Comment mon bureau a-t-il bien pu arriver là, dans le musée de l’Histoire allemande ? », vision rendue vertigineuse par la superposition puis la confusion des deux plans narratifs qu’unissent les figures du guide : la visite du musée et l’ascension en montagne.
Dans Derrière mon bureau, il est aussi question de théâtre, de l’écriture d’une pièce « qui traitera de la Flûte enchantée national-socialiste » jouée pendant l’hiver 1942/43. Cette pièce, Kofler l’écrivit plus tard, et elle fut créée en 2001 à Klagenfurt, capitale du land de Carinthie dans le sud de l’Autriche, région marquée par son passé nazi et d’où était originaire le leader d’extrême-droite Jörg Haider. Elle s’intitule Caf’conc’Treblinka, titre provocateur associant la culture du cabaret au camp d’extermination. La figure qui hante cette pièce composée de deux monologues est celle d’Ernst Lerch, responsable d’un café dansant de Klagenfurt après la guerre et « chargé des Juifs » (Judenreferent dans le jargon administratif nazi) à Lublin dans le Gouvernement général de Pologne. Dans sa postface, le traducteur Bernard Banoun – qui travaille depuis des années à la découverte de Kofler en France – nous donne des indications précieuses sur ce « dialogue de sourds » qui est comme la réalisation du projet de « destruction du théâtre » évoqué par un personnage ressemblant à Thomas Bernhard dans Derrière mon bureau. Ici aussi, Kofler excelle dans la révélation de ce qu’il appelle le « lieu du crime », toujours conscient cependant des limites d’une écriture qualifiée d’ « acte anarchiste » face à une réalité si énorme et si monstrueuse qu’elle se redéploye sans cesse, malgré tous les coups de boutoir contre elle. Ecriture justement magistrale en ce qu’elle combine vitupérations et autodérision et qui fait de son auteur l’une des figures centrales de la littérature autrichienne d’aujourd’hui.


Derrière mon bureau, Triptyque alpestre I, éditions Absalon, traduction de Bernard Banoun, 188 pages.

Caf’conc’Treblinka, représentation privée, éditions Absalon, traduction et postface de Bernard Banoun, 61 pages.

Première mise en ligne le 30 mars 2010

© Laurent Margantin _ 25 décembre 2014

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