Éditions Œuvres ouvertes

Les Géographes (35)

...

Anselme Riedlé


— Gicquel parle d’une lettre que Baudin a écrite au ministre, me dit Guichenot. Il a vu la lettre, elle était sur la table du capitaine au milieu de ses cartes. Il l’aurait envoyée depuis Ténériffe. Gicquel en parle à tout le monde, il raconte que dedans Baudin se plaint du trop grand nombre de savants à bord, et qu’il se moque de leur mal de mer. Il s’en prend aussi à plusieurs savants, cherchant à ruiner leur carrière.
Guichenot avait une petite voix aiguë assez désagréable à laquelle j’avais fini par m’habituer. Il venait plusieurs fois par jour dans ma cabine pour me donner à boire et à manger. Les autres savants et quelques officiers venaient me voir aussi, mais c’était surtout Guichenot, en sa qualité d’aide jardinier placé sous mon autorité, qui s’occupait de moi. Et comme il restait un moment à mes côtés, il ne manquait pas de me raconter ce qu’avait pu dire ou écrire Baudin, dont le comportement parfois étrange semblait occuper tout le monde depuis que nous étions partis.
— Dans sa lettre, il y fait aussi l’éloge de deux jeunes gens nommés Petit et Lesueur embarqués comme canonniers. Ils dessineraient pour lui les mollusques et créatures marines pêchés par Maugé. Baudin critique les dessinateurs officiels de l’expédition parce qu’ils refuseraient de dessiner des « bagatelles ». Ce serait « au-dessous deux ». Gicquel a vu la lettre, il ne raconte pas d’histoires, il cite des passages entiers. Comment Baudin a-t-il pu laisser traîner cette lettre, ou bien l’a-t-il fait exprès ? C’est possible, vu la méchanceté de cet homme.
Chaque jour, Guichenot me rapportait les nouvelles rumeurs qui circulaient sur Baudin, la plupart colportées par Gicquel. Mais après quelques jours – et j’ignore si c’est mon état fiévreux qui en était la cause –, ce n’était plus Guichenot qui me parlait. Une autre voix me racontait les dernières histoires qui circulaient à bord, et la première qu’elle me raconta fut celle-ci :
— Baudin s’est plaint de la lenteur de Bissy lors de ses observations des distances lunaires. Bissy s’est justifié en disant qu’il attendait qu’un nuage s’efface de la lune, mais, trop énervé pour continuer, il a abandonné son travail. Baudin ne cesse de se moquer des savants, trop jeunes et inexpérimentés à ses yeux. Ses sarcasmes exaspèrent tout le monde !
C’était une petite voix douce et ronronnante, et je l’avais aussitôt reconnue. Désormais, c’était Katze qui me racontait tout ce qui se passait sur le Géographe. Couchée sur mon ventre, elle me fixait de ses yeux verts qui brillaient merveilleusement, et il me suffisait de la caresser doucement pour qu’elle se mette à parler. Comme mes journées passaient vite à présent, et sans que je ne ressente plus aucune douleur !



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© Anselme Riedlé_Les Géographes _ 9 octobre 2015

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