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Oeuvres Ouvertes : Francesco Masci | La culture comme superstition

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Francesco Masci | La culture comme superstition

extrait de Superstitions (2005)


La culture façonne, par toutes ses expressions, une pratique de l’obéissance. Je l’identifie à la superstition, cette invention résolument moderne, qui doit être comprise comme une abêtissante contrainte interne à croire que quelque chose doit être vrai. Ce sont donc des actes de croyance qui la constituent. La culture ne se manifeste jamais sous forme d’objets mais d’événements. Mais qu’est-ce que l’événement ? L’événement n’est rien, sinon une excroissance rhétorique du temps, l’occasion de jouir, comme d’un bien consommable, des possibles pris dans le présent. Dans l’événement, la menace de l’inattendu que contient le futur est réduite à néant. Et ce néant se reproduit à une vitesse extraordinaire, parce que la superstition, qui a besoin de toujours se manifester, ne manque jamais de forme. La culture comme saisissement des hommes par la tristesse, est partout. Elle est un état du monde dans lequel la condition du deuil atteint à sa pleine satisfaction. Regardez les visages autour de vous dans une librairie, dans une file d’attente devant un cinéma ou dans les salles d’attente devant un cinéma ou dans les salles d’un musée. Vous vous savez encerclé par une multitude faite de subjectivités fictives qui ne demandent qu’à s’approprier, par intermittence, des tranches de temps déjà consommées, jamais vécues. Pourtant je ne m’attarderai pas sur l’odeur de décomposition qui émane des institutions de la culture. Je ne suis ni antiquaire ni nécrophile et je n’aime pas tripoter les cadavres. Je livrerai plutôt ici les prolégomènes à une histoire des effets de la culture moderne, qui peuvent se résumer à la connivence, jamais démentie, des événements avec le cours du monde qu’ils croient constamment tenir sous la menace d’une révolution. Depuis ses débuts dans le "messianisme romantique", la culture moderne ne cesse de renouveler sa promesse d’"engloutir" le temps de l’histoire, ainsi qu’elle a été exprimée pour la première fois par Friedrich Schlegel. Condition par laquelle les hommes doivent atteindre à l’Absolu sur terre, la culture est pour les romantiques l’Autre de la société. Le refus de la société n’est qu’un passage qui doit aboutir à la rédemption de l’homme. Mais ce mouvement de "réconciliation" (la Versöhnung de Novalis) est resté inaccompli. L’acte radical d’apostasie qui donne naissance à la culture moderne s’est fossilisé en un état permanent de séparation d’avec la société que chaque événement vient confirmer, et qui ne sert qu’à protéger cette dernière des changements qu’elle ne maîtrise et qu’elle ne souhaite pas. La culture moderne, au lieu de mettre fin à l’enchaînement des catastrophes, ce à quoi se résume, selon son jugement, le cours de l’histoire sociale, garantit justement la continuité non perturbée de cette histoire. Histoire qui doit alors être relue comme celle de l’impossibilité du nihilisme, c’est-à-dire de l’impossibilité que ce monde jugé mauvais perde tout son sens et s’effondre. Une histoire sans salut possible donc. Non, il n’y a pas d’autre monde que celui qui vous entoure. La culture n’ajoute à son acceptation que l’attente d’un salut qu’elle ne fait qu’ajourner et qui ne viendra jamais. A l’issue du laborieux travail de négation de la condition présente du monde, entrepris par les événements, réapparaît la vieille hypostase métaphysique du sujet. Le sujet, dont la société moderne s’est débarrassée dès ses débuts, a été sauvé, en tant que sujet fictif, par la culture. Il la hante comme un fantôme. Il a perdu en consistance, car il n’est plus que le contenu de vérité inlassablement réaffirmé par la superstition, et donc une figure toujours seconde. Mais il a aussi gagné en liberté car, reflet désincarné d’un pouvoir qui lui échappe, il peut désormais tranquillement jouer à la révolution sans crainte de faire mal et de se faire mal. Dans les gesticulations outrées et les menaces d’insubordination que les événements ont enregistrées depuis le romantisme jusqu’aux post-avant-gardes, j’ai donc retrouvé le fil d’une tradition. Vous pouvez choisir de n’y voir qu’un témoignage de l’innocuité de la culture et vous satisfaire du dépit que cela vous cause. Pourtant la culture est aussi capable, après avoir déçu les siennes, de tenir des promesses. Afin de le constater, il vous faudra suspendre votre attente du salut pendant un instant. Jamais comme maintenant, au moment même où, dans un revirement qui lui est congénital, elle investit de nouveau la politique comme champ d’expérimentation en accordant la rhétorique de l’événement au discours de la critique sociale, la culture n’a autant laissé transparaître les traits du pouvoir, dont elle a su garder tout le long de son histoire faite de ruptures et de révoltes, la plus fidèle mémoire.

© Editions Allia, Paris, 2005


Francesco Masci est un philosophe italien né en 1967. Il a étudié la philosophie en Italie et en Allemagne, et vit en France. Il a publié Superstitions, ainsi que Entertainment ! Apologie de la domination et L’Ordre règne à Berlin aux éditions Allia.

Mise en ligne le 7 août 2015


© Francesco Masci _ 5 décembre 2016

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