Œuvres ouvertes

De l’Experience / Montaigne

Extrait du dernier chapitre des Essais : "A faute de memoire naturelle, j’en forge de papier".

Quoy que j’aye esté dressé autant qu’on a peu, à la liberté et à l’indifference, si est-ce que par nonchalance, m’estant en vieillissant, plus arresté sur certaines formes (mon aage est hors d’institution, et n’a desormais dequoy regarder ailleurs qu’à se maintenir) la coustume a desja sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere, en certaines choses, que j’appelle excez de m’en despartir. Et sans m’essayer, ne puis, ny dormir sur jour, ny faire collation entre les repas, ny desjeuner, ny m’aller coucher sans grand intervalle : comme de trois heures, apres le soupper, ny faire des enfans, qu’avant le sommeil : ny les faire debout : ny porter ma sueur : ny m’abreuver d’eau pure ou de vin pur : ny me tenir nud teste long temps : ny me faire tondre apres disner. Et me passerois autant mal-aisément de mes gans, que de ma chemise : et de me laver à l’issuë de table, et à mon lever : et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien necessaires : Je disnerois sans nape : mais à l’Alemande sans serviette blanche, tres-incommodéement. Je les souïlle plus qu’eux et les Italiens ne font : et m’ayde peu de cullier, et de fourchete. Je plains qu’on n’aye suyvy un train, que j’ay veu commencer à l’exemple des Roys : Qu’on nous changeast de serviette, selon les services, comme d’assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat Marius, que vieillissant, il devint delicat en son boire : et ne le prenoit qu’en une sienne couppe particuliere. Moy je me laisse aller de mesme à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers en verre commun : Non plus que d’une main commune : Tout metail m’y desplaist au prix d’une matiere claire et transparante : Que mes yeux y tastent aussi selon leur capacité.

Je dois plusieurs telles mollesses à l’usage. Nature m’a aussi d’autre part apporté les siennes : Comme de ne soustenir plus deux plains repas en un jour, sans surcharger mon estomach : N’y l’abstinence pure de l’un des repas : sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit : De m’offenser d’un long serein. Car depuis quelques années, aux courvées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il advient communément, apres cinq ou six heures, l’estomach me commence à troubler, avec vehemente douleur de teste : et n’arrive point au jour, sans vomir. Comme les autres s’en vont desjeuner, je m’en vay dormir : et au partir de là, aussi gay qu’au paravant. J’avois tousjours appris, que le serein ne s’espandoit qu’à la naissance de la nuict : mais hantant ces années passées familierement, et long temps, un seigneur imbu de ceste creance, que le serein est plus aspre et dangereux sur l’inclination du Soleil, une heure ou deux avant son coucher : lequel il evite songneusement, et mesprise celuy de la nuict : il a cuidé m’imprimer, non tant son discours, que son sentiment.

Quoy, que le doubte mesme, et l’inquisition frappe nostre imagination, et nous change ? Ceux qui cedent tout à coup à ces pentes, attirent l’entiere ruine sur eux. Et plains plusieurs gentils-hommes, qui par la sottise de leurs medecins, se sont mis en chartre tous jeunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir un reume, que de perdre pour jamais, par desaccoustumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. Fascheuse science : qui nous descrie, les plus douces heures du jour. Estendons nostre possession jusques aux derniers moyens. Le plus souvent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion : comme fit Cæsar le haut mal, à force de le mespriser et corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y asservir : Si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’une, ausquelles l’obligation et servitude soit utile.

Et les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi : Les vies publiques se doivent à la ceremonie : la mienne obscure et privée, jouït de toute dispence naturelle : Soldat et Gascon, sont qualitez aussi, un peu subjettes à l’indiscretion. Parquoy, je diray cecy de ceste action : qu’il est besoing de la renvoyer à certaines heures, prescriptes et nocturnes, et s’y forcer par coustume, et assubjectir, comme j’ay faict : Mais non s’assujectir, comme j’ay faict en vieillissant, au soing de particuliere commodité de lieu, et de siege, pour ce service : et le rendre empeschant par longueur et mollesse : Toutesfois aux plus sales offices, est-il pas aucunement excusable, de requerir plus de soing et de netteté ? Natura homo mundum Et elegans animal est. De toutes les actions naturelles, c’est celle, que je souffre plus mal volontiers m’estre interrompue. J’ay veu beaucoup de gens de guerre, incommodez du desreiglement de leur ventre : Tandis que le mien et moy, ne nous faillions jamais au poinct de nostre assignation : qui est au sault du lict, si quelque violente occupation, ou maladie ne nous trouble.

Je ne juge donc point, comme je disois, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le train de vie, où ils se sont eslevez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent à un Perigourdin, ou à un Lucquois : et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie : Mutation qu’un sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l’eau à un Breton de soixante dix ans : enfermez dans une estuve un homme de marine : deffendez le promener à un laquay Basque : Ils les privent de mouvement, et en fin d’air et de lumiere.

an vivere tanti est ?

Cogimur a suetis animum suspendere rebus,

Atque ut vivamus, vivere desinimus :

Hos superesse rear quibus Et spirabilis aer,

Et lux qua regimur, redditur ipsa gravis.

S’ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu’ils preparent de bonne heure les patiens à la mort, leur sapant peu à peu et retranchant l’usage de la vie.

Et sain et malade, je me suis volontiers laissé aller aux appetits qui me pressoient. Je donne grande authorité à mes desirs et propensions. Je n’ayme point à guarir le mal par le mal. Je hay les remedes qui importunent plus que la maladie. D’estre subject à la colique, et subject à m’abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour un. Le mal nous pinse d’un costé, la regle de l’autre. Puis-qu’on est au hazard de se mesconter, hazardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien utile, qui ne soit penible : La facilité luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s’est assez heureusement accommodé par soy-mesme, et rangé à la santé de mon estomach. L’acrimonie et la pointe des sauces m’agréerent estant jeune : mon estomach s’en ennuyant depuis, le goust l’a incontinent suyvy. Le vin nuit aux malades : c’est la premiere chose, dequoy ma bouche se desgouste, et d’un degoust invincible. Quoy que je reçoive des-agreablement, me nuyt ; et rien ne me nuyt, que je face avec faim, et allegresse : Je n’ay jamais receu nuysance d’action, qui m’eust esté bien plaisante. Et si ay fait ceder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis jeune,

Quem circumcursans huc atque huc sæpe Cupido

Fulgebat crocina splendidus in tunica,

presté autant licentieusement et inconsiderément, qu’autre, au desir qui me tenoit saisi :

Et militavi non sine gloria.

Plus toutesfois en continuation et en durée, qu’en saillie.

Sex me vix memini sustinuisse vices.

Il y a du malheur certes, et du miracle, à confesser, en quelle foiblesse d’ans, je me rencontray premierement en sa subjection. Ce fut bien rencontre : car ce fut long temps avant l’aage de choix et de cognoissance : Il ne me souvient point de moy de si loing. Et peut on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n’avoit point memoire de son fillage.

Inde tragus celerésque pili, mirandáque matri

Barba meæ.

Les medecins ployent ordinairement avec utilité, leurs regles, à la violence des envies aspres, qui surviennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que nature ne s’y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie ? A mon opinion ceste piece là importe de tout : aumoins, au delà de toute autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge. Ce mot Espagnol me plaist à plusieurs visages : Defienda me Dios de my. Je plains estant malade, dequoy je n’ay quelque desir qui me donne ce contentement de l’assouvir : à peine m’en destourneroit la medecine. Autant en fay-je sain : Je ne voy guere plus qu’esperer et vouloir. C’est pitié d’estre alanguy et affoibly, jusques au souhaiter.

L’art de medecine, n’est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes : selon Fernel et selon l’Escale. Si vostre medecin ne trouve bon, que vous dormez, que vous usez de vin, ou de telle viande : Ne vous chaille : je vous en trouveray un autre qui ne sera pas de son advis. La diversité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Je vis un miserable malade, crever et se pasmer d’alteration, pour se guarir : et estre moqué depuis par un autre medecin : condamnant ce conseil comme nuisible. Avoit-il pas bien employé sa peine ? Il est mort freschement de la pierre, un homme de ce mestier, qui s’estoit servy d’extreme abstinence à combattre son mal : ses compagnons disent, qu’au rebours, ce jeusne l’avoit asseché, et luy avoit cuit le sable dans les rongnons.

J’ay apperceu qu’aux blesseures, et aux maladies, le parler m’esmeut et me nuit, autant que desordre que je face. La voix me couste, et me lasse : car je l’ay haute et efforcée : Si que, quand je suis venu à entretenir l’oreille des grands, d’affaires de poix, je les ay mis souvent en soing de moderer ma voix. Ce compte merite de me divertir. Quelqu’un, en certaine eschole Grecque, parloit haut comme moy : le maistre des ceremonies luy manda qu’il parlast plus bas : Qu’il m’envoye, fit-il, le ton auquel il veut que je parle. L’autre luy repliqua, qu’il prinst son ton des oreilles de celuy à qui il parloit. C’estoit bien dit, pourveu qu’il s’entende : Parlez selon ce que vous avez affaire à vostre auditeur. Car si c’est à dire, suffise vous qu’il vous oye : ou, reglez vous par luy : je ne trouve pas que ce fust raison. Le ton et mouvement de la voix, a quelque expression, et signification de mon sens : c’est à moy à le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire, voix pour flater, ou pour tancer. Je veux que ma voix non seulement arrive à luy, mais à l’avanture qu’elle le frappe, et qu’elle le perse. Quand je mastine mon laquay, d’un ton aigre et poignant : il seroit bon qu’il vinst à me dire : Mon maistre parlez plus doux, je vous oy bien. Est quædam vox ad auditum accommodata, non magnitudine, sed proprietate. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute. Cestuy-cy se doibt preparer à la recevoir, selon le branle qu’elle prend. Comme entre ceux qui joüent à la paume, celuy qui soustient, se desmarche et s’appreste, selon qu’il voit remuer celuy qui luy jette le coup, et selon la forme du coup.

L’experience m’a encores appris cecy, que nous nous perdons d’impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur santé : La constitution des maladies, est formée au patron de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée dés leur naissance : et leurs jours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au travers de leur course, il les allonge et multiplie : et les harselle, au lieu de les appaiser. Je suis de l’advis de Crantor, qu’il ne faut ny obstinéement s’opposer aux maux, et à l’estourdi : ny leur succomber de mollesse : mais qu’il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies : et je trouve qu’elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu’on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre decadence : sans ayde et sans art, et contre ses reigles. Laissons faire un peu à nature : elle entend mieux ses affaires que nous. Mais un tel en mourut. Si ferez vous : sinon de ce mal là, d’un autre. Et combien n’ont pas laissé d’en mourir, ayants trois medecins à leur cul ? L’exemple est un miroüer vague, universel et à tout sens. Si c’est une medecine voluptueuse, acceptez la ; c’est tousjours autant de bien present. Je ne m’arresteray ny au nom ny à la couleur, si elle est delicieuse et appetissante : Le plaisir est des principales especes du profit.

J’ay laissé envieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes, defluxions goutteuses ; relaxation ; battement de coeur ; micraines ; et autres accidens, que j’ay perdu, quand je m’estois à demy formé à les nourrir. On les conjure mieux par courtoisie, que par braverie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition : Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine. C’est la premiere leçon, que les Mexicains font à leurs enfans ; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant, ainsin : Enfant, tu és venu au monde pour endurer : endure, souffre, et tais toy.

C’est injustice de se douloir qu’il soit advenu à quelqu’un, ce qui peut advenir à chacun. Indignare si quid in te iniquè propriè constitutum est. Voyez un vieillart, qui demande à Dieu qu’il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse ; c’est à dire qu’il le remette en jeunesse :

Stulte quid hæc frustra votis puerilibus optas ?

N’est-ce pas folie ? sa condition ne le porte pas. La goutte, la gravelle, l’indigestion, sont symptomes des longues années ; comme des longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit pas, qu’Æsculape se mist en peine, de prouvoir par regimes, à faire durer la vie, en un corps gasté et imbecille : inutile à son pays, inutile à sa vacation : et à produire des enfants sains et robustes : et ne trouve pas, ce soing convenable à la justice et prudence divine, qui doit conduire toutes choses à l’utilité. Mon bon homme, c’est faict : on ne vous sçauroit redresser : on vous plastrera pour le plus, et estançonnera un peu, et allongera-lon de quelque heure vostre misere.

Non secus instantem cupiens fulcire ruinam,

Diversis contrà nititur obicibus,

Donec certa dies omni compage soluta,

Ipsum cum rebus subruat auxilium.

Il faut apprendre à souffrir, ce qu’on ne peut eviter. Nostre vie est composée, comme l’harmonie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graves : Le Musicien qui n’en aymeroit que les uns, que voudroit il dire ? Il faut qu’il s’en sçache servir en commun, et les mesler. Et nous aussi, les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre estre ne peut sans ce meslange ; et y est l’une bande non moins necessaire que l’autre. D’essayer à regimber contre la necessité naturelle, c’est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire à coups de pied avec sa mule.

Je consulte peu, des alterations, que je sens ; Car ces gens icy sont avantageux, quand ils vous tiennent à leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs prognostiques ; et me surprenant autrefois affoibly du mal, m’ont injurieusement traicté de leurs dogmes, et troigne magistrale : me menassent tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine : Je n’en estois abbatu, ny deslogé de ma place, mais j’en estois heurté et poussé : Si mon jugement n’en est ny changé, ny troublé : au moins il en estoit empesché. C’est tousjours agitation et combat.

Or je traicte mon imagination le plus doucement que je puis ; et la deschargerois si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre à cet office. Il n’a point faute d’apparences par tout. S’il persuadoit, comme il presche, il me secourroit heureusement.

Vous en plaist-il un exemple ? Il dict, que c’est pour mon mieux, que j’ay la gravele. Que les bastimens de mon aage, ont naturellement à souffrir quelque gouttiere. Il est temps qu’ils commencent à se lascher et desmentir : C’est une commune necessité : Et n’eust on pas faict pour moy, un nouveau miracle. Je paye par là, le loyer deu à la vieillesse ; et ne sçaurois en avoir meilleur comte. Que la compagnie me doit consoler ; estant tombé en l’accident le plus ordinaire des hommes de mon temps. J’en vois par tout d’affligez de mesme nature de mal. Et m’en est la societé honorable, d’autant qu’il se prend plus volontiers aux grands : son essence a de la noblesse et de la dignité. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de quittes à meilleure raison : et si, il leur couste la peine d’un facheux regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues medecinales : Là où, je le doy purement à ma bonne fortune. Car quelques bouillons communs de l’eringium, et herbe du Turc, que deux ou trois fois j’ay avalé, en faveur des dames, qui plus gracieusement que mon mal n’est aigre, m’en offroyent la moitié du leur : m’ont semblé esgalement faciles à prendre, et inutiles en operation. Ils ont à payer mille voeux à Æsculape, et autant d’escus à leur medecin, de la profluvion de sable aisée et abondante, que je reçoy souvent par le benefice de nature. La decence mesme de ma contenance en compagnie, n’en est pas troublée : et porte mon eau dix heures, et aussi long temps qu’un sain.

La crainte de ce mal, dit-il, t’effrayoit autresfois, quand il t’estoit incogneu : Les cris et le desespoir, de ceux qui l’aigrissent par leur impatience, t’en engendroient l’horreur. C’est un mal, qui te bat les membres, par lesquels tu as le plus failly : Tu és homme de conscience :

Quæ venit indignè pæna, dolenda venit.

Regarde ce chastiement ; il est bien doux au prix d’autres, et d’une faveur paternelle. Regarde sa tardifveté : il n’incommode et occupe, que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue et sterile ; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta jeunesse, comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le jugement purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy : Voyla bien de la force : voila bien de la patience. On te voit suer d’ahan, pallir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les urines espesses, noires, et effroyables, ou les avoir arrestées par quelque pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d’une contenance commune ; bouffonant à pauses avec tes gens : tenant ta partie en un discours tendu : excusant de parolle ta douleur, et rabbatant de ta souffrance.

Te souvient-il, de ces gens du temps passé, qui recherchoyent les maux avec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine, et en exercice ? mets le cas que nature te porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses jamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c’est un mal dangereux et mortel : Quels autres ne le sont ? Car c’est une pipperie medecinale, d’en excepter aucuns ; qu’ils disent n’aller point de droict fil à la mort : Qu’importe, s’ils y vont par accident ; et s’ils glissent, et gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine ? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade : tu meurs de ce que tu es vivant. La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d’aucuns, les maladies ont esloigné la mort : qui ont plus vescu, de ce qu’il leur sembloit s’en aller mourants. Joint qu’il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est souvent non moins vivace que vous. Il se voit des hommes, ausquels elle a continué depuis leur enfance jusques à leur extreme vieillesse ; et s’ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les assister plus outre. Vous la tuez plus souvent qu’elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l’image de la mort voisine, seroit-ce pas un bon office, à un homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin ? Et qui pis est, tu n’as plus pour quoy guerir : Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t’appelle. Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste de la vie, et desprend du monde : non te forçant, d’une subjection tyrannique, comme tant d’autres maux, que tu vois aux vieillards, qui les tiennent continuellement entravez, et sans relasche de foiblesses et douleurs : mais par advertissemens, et instructions reprises à intervalles ; entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à ton aise. Pour te donner moyen de juger sainement, et prendre party en homme de coeur, elle te presente l’estat de ta condition entiere, et en bien et en mal ; et en mesme jour, une vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n’accoles la mort, au moins tu luy touches en paume, une fois le mois. Par où tu as de plus à esperer, qu’elle t’attrappera un jour sans menace. Et qu’estant si souvent conduit jusques au port : te fiant d’estre encore aux termes accoustumez, on t’aura et ta fiance, passé l’eau un matin, inopinément. On n’a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps avec la santé.

Je suis obligé à la fortune, dequoi elle m’assaut si souvent de mesme sorte d’armes : Elle m’y façonne, et m’y dresse par usage, m’y durcit et habitue : je sçay à peu pres mes-huy, en quoy j’en dois estre quitte. A faute de memoire naturelle, j’en forge de papier. Et comme quelque nouveau symptome survient à mon mal, je l’escris : d’où il advient, qu’à cette heure, estant quasi passé par toute sorte d’exemples : si quelque estonnement me menace : feuilletant ces petits brevets descousus, comme des feuilles Sybillines, je ne faux plus de trouver où me consoler, de quelque prognostique favorable, en mon experience passée. Me sert aussi l’accoustumance, à mieux esperer pour l’advenir. Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps ; il est à croire, que nature ne changera point ce train, et n’en adviendra autre pire accident, que celuy que je sens. En outre ; la condition de cette maladie n’est point mal advenante à ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m’assault mollement, elle me faict peur, car c’est pour long temps : Mais naturellement, elle a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour un jour ou deux. Mes reins ont duré un aage, sans alteration ; il y en a tantost un autre, qu’ils ont changé d’estat. Les maux ont leur periode comme les biens : à l’advanture est cet accident à sa fin. L’aage affoiblit la chaleur de mon estomach ; sa digestion en estant moins parfaicte, il renvoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy ne pourra estre à certaine revolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins ; si qu’ils ne puissent plus petrifier mon flegme ; et nature s’acheminer à prendre quelque autre voye de purgation ? Les ans m’ont evidemment faict tarir aucuns rheumes ; Pourquoy non ces excremens, qui fournissent de matiere à la grave ?

Mais est-il rien doux, au prix de cette soudaine mutation ; quand d’une douleur extreme, je viens par le vuidange de ma pierre, à recouvrer, comme d’un esclair, la belle lumiere de la santé : si libre, et si pleine : comme il advient en noz soudaines et plus aspres coliques ? Y a il rien en cette douleur soufferte, qu’on puisse contrepoiser au plaisir d’un si prompt amendement ? De combien la santé me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que je les puis recognoistre en presence l’une de l’autre, en leur plus hault appareil : où elles se mettent à l’envy, comme pour se faire teste et contrecarre ! Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont utilement introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu : nous pouvons dire, avec meilleure raison, et conjecture moins hardie, que nature nous a presté la douleur, pour l’honneur et service de la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu’on l’eust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que leur pesanteur avoit causé en ses jambes : il se resjouit, à considerer l’estroitte alliance de la douleur à la volupté : comme elles sont associées d’une liaison necessaire : si qu’à tours, elles se suyvent, et entr’engendrent : Et s’escrioit au bon Esope, qu’il deust avoir pris, de cette consideration, un corps propre à une belle fable.

Le pis que je voye aux autres maladies, c’est qu’elles ne sont pas si griefves en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est un an à se ravoir, tousjours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard, et tant de degrez, à se reconduire à sauveté, que ce n’est jamais faict. Avant qu’on vous aye deffublé d’un couvrechef, et puis d’une calote, avant qu’on vous aye rendu l’usage de l’air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c’est grand cas si vous n’estes recheu en quelque nouvelle misere. Cette-cy a ce privilege, qu’elle s’emporte tout net. Là où les autres laissent tousjours quelque impression, et alteration, qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux autres. Ceux la sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous, sans l’estendre, et sans introduire leur sequele : Mais courtois et gratieux sont ceux, de qui le passage nous apporte quelque utile consequence. Depuis ma colique, je me trouve deschargé d’autres accidens : plus ce me semble que je n’estois auparavant, et n’ay point eu de fiebvre depuis. J’argumente, que les vomissemens extremes et frequents que je souffre, me purgent : et d’autre costé, mes degoustemens, et les jeusnes estranges, que je passe, digerent mes humeurs peccantes : et nature vuide en ces pierres, ce qu’elle a de superflu et nuysible. Qu’on ne me die point, que c’est une medecine trop cher vendue. Car quoy tant de puans breuvages, cauteres, incisions, suées, sedons, dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souvent la mort, pour ne pouvoir soustenir leur violence, et importunité ? Par ainsi, quand je suis attaint, je le prens à medecine : quand je suis exempt, je le prens à constante et entiere delivrance.

Voicy encore une faveur de mon mal, particuliere. C’est qu’à peu pres, il faict son jeu à part, et me laisse faire le mien ; où il ne tient qu’à faute de courage : En sa plus grande esmotion, je l’ay tenu dix heures à cheval : Souffrez seulement, vous n’avez que faire d’autre regime : Jouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela, si vous pouvez ; vostre desbauche y servira plus, qu’elle n’y nuira. Dictes en autant à un verolé, à un goutteux, à un hernieux. Les autres maladies, ont des obligations plus universelles ; gehennent bien autrement noz actions ; troublent tout nostre ordre, et engagent à leur consideration, tout l’estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau ; elle vous laisse l’entendement, et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esveille pustost qu’elle ne vous assoupit. L’ame est frapée de l’ardeur d’une fiebvre, et atterrée d’une epilepsie, et disloquée par une aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse, et les plus nobles parties : Icy, on ne l’attaque point. S’il luy va mal, à sa coulpe : Elle se trahit elle mesme, s’abandonne, et se desmonte. Il n’y a que les fols qui se laissent persuader, que ce corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre par breuvages. Parquoy depuis qu’il est esbranlé, il n’est que de luy donner passage, aussi bien le prendra-il.

Je remarque encore cette particuliere commodité ; que c’est un mal, auquel nous avons peu à deviner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres maux nous jettent, par l’incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n’avons que faire de consultations et interpretations doctorales : les sens nous montrent que c’est, et où c’est.

Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, j’essaye d’endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s’empirent demain, demain nous y pourvoyrons d’autres eschappatoires.

Qu’il soit vray. Voicy depuis de nouveau, que les plus legers mouvements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela ? je ne laisse de me mouvoir comme devant, et picquer apres mes chiens, d’une juvenile ardeur, et insolente. Et trouve que j’ay grand raison, d’un si important accident : qui ne me couste qu’une sourde poisanteur, et alteration en cette partie. C’est quelque grosse pierre, qui foulle et consomme la substance de mes roignons : et ma vie, que je vuide peu à peu : non sans quelque naturelle douceur, comme un excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-je quelque chose qui crousle ; ne vous attendez pas que j’aille m’amusant à recognoistre mon poux, et mes urines, pour y prendre quelque prevoyance ennuyeuse. Je seray assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desja de ce qu’il craint. Joint que la dubitation et ignorance de ceux, qui se meslent d’expliquer les ressorts de nature, et ses internes progrez : et tant de faux prognostiques de leur art, nous doit faire cognoistre, qu’ell’a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité, de ce qu’elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est un signe indubitable de l’approche de la mort : de tous les autres accidents, je voy peu de signes de l’advenir, surquoy nous ayons à fonder nostre divination.

Je ne me juge que par vray sentiment, non par discours : A quoy faire ? puisque je n’y veux apporter que l’attente et la patience. Voulez vous sçavoir combien je gaigne à celà ? Regardez ceux qui font autrement, et qui dependent de tant de diverses persuasions et conseils : combien souvent l’imagination les presse sans le corps. J’ay maintesfois prins plaisir estant en seurté, et delivre de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors en moy : Je souffrois l’arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon aise ; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace, et mieux instruict de la vanité de cet art.

© Montaigne _ 31 mars 2010

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