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Oeuvres Ouvertes : Lettre de Dostoïevski à son frère Mikhaïl

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Lettre de Dostoïevski à son frère Mikhaïl

après quatre année au bagne en Sibérie

Le 22 février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout laisse-moi te demander, au nom de Dieu, pourquoi tu ne m’as pas encore écrit une seule ligne. Je n’aurais jamais cru cela ! Combien de fois, dans ma prison, dans ma solitude, ai-je senti venir le véritable désespoir en pensant que, peut-être, tu n’existais plus : et je réfléchissais durant des nuits entières au sort de tes enfants, et je maudissais la destinée qui ne me permettait pas de leur venir en aide.

D’autres fois je me persuadais que tu vivais encore, mais alors la colère me prenait (surtout à mes heures — si fréquentes ! — de maladie), et je t’accablais d’amers reproches. Mais bientôt je t’excusais ; je te justifiais de mille manières et je tâchais de me tranquilliser. Car je n’ai jamais perdu ma confiance en toi : je crois que tu m’aimes et que tu ne m’as pas oublié.

Je t’ai écrit une lettre par l’intermédiaire de notre état-major. Elle a dû certainement te parvenir. J’attendais une réponse et je n’ai jamais rien reçu. Se pourrait-il qu’on t’eût défendu de m’écrire ? Mais cela est permis ! Tous les condamnés politiques reçoivent ici plusieurs lettres par an. Doura en recevait souvent. Maintes fois, sur la demande des autorités locales, l’autorisation accordée aux condamnés politiques de correspondre avec leurs parents a été confirmée. Mais je crois avoir deviné la véritable cause de ton silence : c’est ton apathie naturelle. Tu n’auras pas jugé utile d’aller à la préfecture de police, ou, si tu y es allé, tu te seras contenté de la première réponse négative d’un employé peu au courant, peut-être, des règlements. Tu m’as fait beaucoup souffrir… S’il ne peut même pas faire des démarches pour obtenir le droit de m’écrire, pensais-je, il se souciera bien moins encore de solliciter pour obtenir quelque faveur plus importante !… Écris-moi, réponds-moi le plus tôt possible, n’attends pas une occasion, écris-moi d’abord officiellement, mais une lettre détaillée, étendue.

Je suis comme un membre retranché de notre famille et je voudrais y reprendre ma place. Ne le pourrai-je donc pas ? Les absents ont toujours tort. Sera-ce donc vrai, même pour nous ? Non, n’est-ce pas ? Je puis avoir confiance en toi !

Voilà déjà huit jours que je suis libéré des travaux forcés. Je t’envoie cette lettre sous le secret le plus absolu, ne la communique à personne. Je t’enverrai aussi une lettre officielle par l’intermédiaire de l’état-major de l’armée de Sibérie. À cette dernière lettre tu répondras immédiatement et à la présente dès que tu auras une occasion favorable. En tous cas, et cela dans la lettre officielle, il faut que tu me racontes dans tous leurs détails les principaux événements de ta vie durant ces quatre années. Pour moi, je voudrais t’envoyer des volumes ! mais c’est à peine si j’aurai le temps nécessaire pour t’écrire cette lettre. Je ne te dirai donc que le plus important.

« Important ! » Eh ! que s’est-il passé d’important pour moi dans ces derniers temps ! Et pourtant, en y réfléchissant, je vois bien que je ne pourrai tout te dire dans une lettre. Comment t’envoyer tout ce que j’ai dans la tête ? Te faire comprendre ma vie, les convictions que j’ai acquises, mes occupations durant ce temps, ce n’est pas possible. Je n’aime pas à faire les choses à moitié : ne dire qu’une partie de la vérité, c’est ne rien dire. Voici du moins l’essence de cette vérité : tu l’auras tout entière si tu sais lire. Je te dois ce récit. Je vais donc commencer à réunir mes souvenirs.

Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon cher, mon ami, mon meilleur ami. Dès que tu m’eus quitté… on nous emmena tous trois, Dourov, Yastrjembsky et moi, pour nous mettre les fers. C’est à minuit — juste à l’instant de la Noël, — qu’on m’a mis les fers pour la première fois. Ils pèsent dix livres et la marche en est très incommodée. Puis on nous fit monter dans des traîneaux découverts, chacun à part avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le feldyeguer (courrier) en ayant un pour lui seul) et nous quittâmes Saint-Pétersbourg.

J’avais le cœur gros ; la multitude de mes sentiments me troublait. Il me semblait que j’étais pris dans un tourbillon et je ne ressentais qu’un désespoir morne. Mais l’air frais me ranima et, comme il arrive toujours à chaque changement dans la vie, la vivacité même de mes impressions me rendit mon courage, de sorte qu’au bout de très peu de temps je fus rasséréné. Je me mis à regarder avec intérêt Pétersbourg que nous traversions. Les maisons étaient éclairées en l’honneur de la fête, et je disais adieu à chacune d’elles, l’une après l’autre. Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était tout illuminée. C’est là que je devins mortellement triste. Je savais par toi-même qu’il y avait un arbre de Noël et qu’Emilia Théodorovna devait y conduire les enfants ; il me semblait que je leur disais adieu. Que je les regrettais ! et que de fois encore, plusieurs années après je me les suis rappelés avec les larmes dans les yeux !

Nous allions à Yaroslavl. Après trois ou quatre stations, nous nous arrêtâmes vers l’aube à Schlisselbourg, dans un traktir. Nous nous jetâmes sur le thé comme si nous n’avions pas mangé pendant une semaine. Huit mois de prison et soixante verstes de route nous avaient mis en si bel appétit que je m’en souviens avec plaisir. J’étais gai. Dourov parlait sans cesse. Quant à Yastrjembsky, il voyait l’avenir en noir. Nous tâtâmes notre feldyeguer. C’était un bon vieillard, plein d’expérience ; il a traversé toute l’Europe en portant des dépêches. Il nous traita avec une douceur, une bonté qu’on ne peut s’imaginer. Il nous fut bien précieux tout le long de la route. Son nom est Kousma Prokolyitch. Entre autres complaisances il eut celle de nous procurer des traîneaux couverts, ce qui ne nous fut pas indifférent car le froid devenait terrible.

Le lendemain étant un jour de fête, les yamschtchiki (postillons) avaient revêtu l’armiak (manteau) en drap gris allemand avec des ceintures écarlates. Dans les rues des villages pas une âme. Il faisait une splendide journée d’hiver. On nous fit traverser les déserts des gouvernements de Pétersbourg, Novgorov, Yaroslavl, etc. Nous ne rencontrions que des petites villes sans importance et clairsemées, mais à cause des fêtes nous trouvions partout à manger et à boire. Nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vêtus. Tu ne peux t’imaginer comme il est intolérable de passer sans bouger dix heures dans la kibitka et de faire ainsi cinq à six stations par jour. J’avais froid jusqu’au cœur et c’est à peine si je parvenais à me réchauffer dans une chambre chaude. Dans le gouvernement de Perm nous avons eu une nuit de 40 degrés : je ne te conseille pas de faire cette expérience, c’est assez désagréable.

Le passage de l’Oural fut un désastre. Il y avait un orage de neige. Les chevaux et les kibtki s’enfoncèrent ; il fallut descendre, — c’était en pleine nuit, — et attendre qu’on les eût dégagés. Autour de nous la neige, l’orage, la frontière de l’Europe ; devant nous la Sibérie et le mystère de notre avenir ; derrière nous tout notre passé. C’était triste. J’ai pleuré.

Pendant tout notre voyage des villages entiers accouraient pour nous voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple dans les stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte près de la moitié de nos dépenses : il l’exigea ; de sorte que nous ..... ne dépensâmes que quinze roubles d’argent chacun.

Le 11 janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous avoir présentés aux autorités on nous fouilla, on nous prit tout notre argent, et on nous mit, moi, Doura et Yastrjembsky dans un compartiment à part, tandis que Spieschner et ses amis en occupaient un autre : nous ne nous sommes ainsi presque pas vus.

Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes à Tobolsk et de l’impression que j’en ai gardé. Mais ce n’est pas le moment. Je puis seulement te dire que nous avons été entourés de tant de sympathie, de tant de compassion que nous nous sentions heureux. Les anciens déportés (ou du moins, non pas eux mais leurs femmes) s’intéressaient à nous comme à des parents. Âmes merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur ont éprouvées sans les aigrir ! D’ailleurs nous n’avons pu que les entrevoir car on nous surveillait très sévèrement. Elles nous envoyaient des vivres et des vêtements. Elles nous consolaient, nous encourageaient. Moi qui suis parti sans rien, sans même emporter les vêtements nécessaires, j’avais eu le loisir de m’en repentir le long de la route............................................ Aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu’elles nous ont procurées.

Enfin nous partîmes.

Trois jours après nous arrivions à Omsk.

Déjà à Tobolsk j’avais appris quels devaient être nos chefs immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais le major de place de Krivtsov était un gredin comme il y en a peu, barbare, maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce qu’on peut imaginer de plus vil.

Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots Dourov et moi, à cause des motifs de notre condamnation, et jura qu’à la première infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. Il était major de place depuis deux ans et commettait au su et vu de tous des injustices criantes. Il passa en justice deux ans plus tard. Dieu m’a préservé de cette brute ! Il arrivait toujours ivre (je ne l’ai jamais vu autrement), cherchait querelle aux condamnés et les frappait sous prétexte qu’il était « saoul à tout casser ». D’autres fois, pendant sa visite de nuit, parce qu’un homme dormait sur le côté droit, parce qu’un autre parlait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui passaient parla tête, nouvelle distribution de coups : et c’était avec un tel homme qu’il fallait vivre sans attirer sa colère ! et cet homme adressait tous les mois des rapports sur nous à Saint-Pétersbourg.

J’avais fait connaissance avec les forçats à Tobolsk.

À Omsk, je devais rester avec eux quatre années entières !

C’est un peuple grossier, irrité et exaspéré que celui-là ! Sa haine pour les nobles dépasse toute mesure. Aussi, en notre qualité de nobles, nous accueillit-on avec une joie féroce. Ces malheureux nous auraient dévorés si on le leur avait permis. Du reste juge toi-même quelle défense nous pouvions avoir contre des gens avec lesquels il nous fallait vivre, boire, manger et dormir des années durant et qui, à la moindre de nos plaintes, répondaient par des torrents d’injures. — « Vous autres les nobles, becs de fer, vous nous écrasiez… Des messieurs, vous autres, et vous torturiez le peuple, et maintenant vous voilà pris, vous voilà pareils au dernier des derniers, pareils à nous-mêmes. »

Voilà leur thème !… Et pendant quatre ans ces deux cent cinquante bourreaux ne se lassèrent pas de nous tourmenter. C’était leur consolation, leur plaisir ; cela les occupait. Si nous leur avons échappé, c’est par l’indifférence, par la supériorité morale qu’ils ne pouvaient comprendre mais qu’ils subissaient et parce que nous ne cédions jamais devant eux. Ils avaient toujours conscience qu’ils nous étaient inférieurs. Ils ignoraient les motifs de notre peine ; nous nous taisions à ce sujet, préférant subir leur haine. Mais nous étions très malheureux. Le régime militaire des travaux forcés est plus dur que le civil.

J’ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux travaux. Le travail était dur. Il m’est arrivé de travailler, épuisé déjà, pendant le mauvais temps, sous la pluie, dans la boue, ou bien pendant le froid intolérable de l’hiver. Une fois je suis resté quatre heures à exécuter un travail supplémentaire : le mercure était pris ; il y avait plus de 40 degrés de froid. J’ai eu un pied gelé.

Nous vivions en tas, tous ensemble dans la même caserne.

Imagine-toi un vieux bâtiment délabré, une construction en bois, hors d’usage et depuis longtemps condamnée à être abattue. L’été on y étouffait, l’hiver on y gelait.

Le plancher était pourri, recouvert d’un verschok de saleté. Les petites croisées étaient vertes de crasse, au point que, même dans la journée, c’est à peine si on pouvait lire. Pendant l’hiver elles étaient couvertes d’un verschok de glace. Le plafond suintait. Les murs étaient crevassés. Nous étions serrés comme des harengs dans un tonneau. On avait beau mettre six bûches dans le poêle ? aucune chaleur (la glace fondait à peine dans la chambre), mais une fumée insupportable : et voilà pour tout l’hiver.

Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres, de sorte qu’il y avait des mares d’eau partout ; on ne savait où marcher. De la tombée de la nuit jusqu’au jour il était défendu de sortir, sous quelque prétexte que ce fût, et on mettait à l’entrée des chambres un baquet pour un usage que tu devines ; toute la nuit la puanteur nous asphyxiait. « Mais, disaient les forçats, puisqu’on est des êtres vivants, comment ne pas faire des cochonneries. »

Pour lit deux planches de bois nu ; on ne nous permettait qu’un oreiller. Pour couvertures des manteaux courts qui nous laissaient les pieds découverts ; toute la nuit nous grelottions. Les punaises, les poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au boisseau. Notre costume d’hiver consistait en deux manteaux fourrés, des plus usés, et qui ne tenaient pas chaud du tout ; aux pieds des bottes à courtes tiges, et allez ! marchez comme ça en Sibérie !

On nous donnait à manger du pain et du schtschi (soupe à la choucroute aigre) où le règlement prescrivait de mettre un quart de livre de viande par homme. Mais cette viande était hachée, et je n’ai jamais pu la découvrir. Les jours de fête, nous avions du cacha (gruau cuit), presque sans beurre ; pendant le carême, de la choucroute à l’eau, rien de plus. Mon estomac s’est extrêmement débilité, j’ai été plus d’une fois malade. Juge s’il eût été possible de vivre sans argent ! Si je n’en avais pas eu, que serais-je devenu ? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce régime ; mais ils font tous à l’intérieur de la caserne un petit commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je buvais du thé et j’obtenais quelquefois pour de l’argent le morceau de viande qui m’était dû : c’est ce qui m’a sauvé. De plus il aurait été impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle atmosphère ; mais il fallait se cacher.

J’ai passé plus d’un jour à l’hôpital. J’ai eu des crises d’épilepsie, rares, il est vrai. J’ai encore des douleurs rhumatismales aux pieds. À part cela, ma santé est bonne. À tous ces désagréments ajoute la presque complète privation de livres. Quand je pouvais par hasard m’en procurer un, il fallait le lire furtivement, au milieu de l’incessante haine de mes camarades, de la tyrannie de nos gardiens, et au bruit des disputes, des injures, des cris, dans un perpétuel tapage, jamais seul ! Et cela quatre ans, — quatre ans ! Parole, dire que nous étions mal ce n’est pas assez dire ! Ajoute cette appréhension continuelle de commettre quelque infraction, qui met l’esprit dans une gêne stérilisante, et tu auras le bilan de ma vie.

Ce qu’il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation où je fuyais l’amère réalité n’aura pas été inutile. J’ai maintenant des désirs, des espérances qu’auparavant je ne prévoyais même pas. Mais ce ne sont encore que des hypothèses ; donc passons. Seulement toi, ne m’oublie pas, aide-moi. Il me faut des livres, de l’argent : fais-m’en parvenir, au nom du Christ !

Omsk est une vilaine petite ville ; presque pas d’arbres ; une chaleur excessive, du vent et de la poussière en été ; en hiver un vent glacial. Je n’ai pas vu la campagne. La ville est sale ; soldatesque et par conséquent débauchée au plus haut point. (Je parle du peuple.) Si je n’avais pas rencontré des âmes sympathiques, je crois que j’aurais été perdu. Konstantin Ivonitch Ivanor a été un frère pour moi. Il m’a rendu tous les bons offices possibles. Je lui dois de l’argent. S’il vient à Pétersbourg remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun de mes désirs, ces attentions, ces soins ?… Et il n’était pas le seul ! — Frère, il y a beaucoup d’âmes nobles dans le monde.

Je t’ai déjà dit que ton silence m’a bien tourmenté. Mais je te remercie pour l’envoi d’argent. Dans ta plus prochaine lettre (même dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de pouvoir te donner une autre adresse), donne-moi des détails sur toi, sur Emilia Theodorovna, les enfants, les parents, les amis, nos connaissances de Moscou, qui vit, qui est mort. Parle-moi de ton commerce : avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires ? réussis-tu ? As-tu déjà quelque chose ? Enfin pourras-tu m’aider pécuniairement et de combien pourras-tu m’aider par an ? Ne m’envoie l’argent dans la lettre officielle que si je ne trouve pas d’autre adresse ; en tout cas, signe toujours Mikhaïl Pétrovitch (tu comprends ?) Mais j’ai encore un peu d’argent ; en revanche, je n’ai pas de livres. Si tu peux, envoie-moi les revues de cette année, par exemple les Annales de la Patrie.

Mais voici le plus important : Il me faut (à tout prix) les historiens antiques (traduction française) et les nouveaux ; quelques économistes et les Pères de l’Église. Choisis les éditions les moins coûteuses et les plus compactes. Envoie immédiatement. Je suis détaché à Sémipalatinsk, presque dans le steppe Kirgize. Je t’enverrai l’adresse exacte. En attendant, voici : Sémipalatinsk, à l’homme du 7e bataillon de ligne de l’année de Sibérie. C’est l’adresse officielle ; elle te servira pour les lettres (n’oublie pas de signer Mikhaïl Pétrovitch). Je t’en donnerai une autre pour les livres. — Le premier livre dont j’aie besoin, c’est le lexicon allemand.

J’ignore encore ce qui m’attend à Sémipalatinsk. (L’avenir immédiat m’intéresse peu.) Mais l’autre avenir m’est moins indifférent. Frère, fais des démarches pour moi ; demande si, dans un an ou deux, je ne pourrai pas être envoyé au Caucase : c’est au moins la Russie ! Voilà mon plus ardent désir. Frère, excuse-moi, au nom du Christ ! Ne m’oublie pas ! Voilà que je dispose de tout, même de ton avoir. C’est que je n’ai pas perdu ma confiance en toi : tu es mon frère et tu m’as aimé ? Il me faut de l’argent. Il me faut vivre, frère ! Ces années ne seront pas sans fruit ! Il me faut de l’argent et des livres. Ce que tu dépenseras pour moi ne sera pas perdu. Va, tu ne dévaliseras pas tes enfants en me venant en aide. Prie que je vive seulement et je leur rendrai le tout avec usure. On me permettra bien d’imprimer d’ici cinq ou six ans ; peut-être plus tôt ; il peut survenir bien des changements ! et je n’écrirai plus de babioles. Tu entendras parler de moi.

Bientôt nous nous reverrons, frère. J’y crois comme à deux fois deux font quatre. Je me sens sûr de moi. Je vois devant moi mon avenir et tout ce que je ferai. Je suis content de ma vie. Je ne redoute que les gens et l’arbitraire ! Je puis tomber sur un chef qui me prenne en haine. (Cela n’est, hélas ! pas impossible !) Il me cherchera chicane, m’épuisera d’exercices militaires que je ne pourrai supporter, car je suis très affaibli. « Ce sont des gens simples », me dira-t-on pour m’encourager. Mais un homme simple est bien plus à craindre qu’un homme compliqué.

D’ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux forcés, parmi des brigands, j’ai fini par découvrir des hommes, des hommes véritables, des caractères profonds, puissants, beaux. De l’or sous de l’ordure ? Il y en avait qui, par certains aspects de leur nature, forçaient l’estime ; d’autres étaient beaux tout entiers, absolument. J’ai appris à lire à un jeune Tcherky envoyé au bagne pour brigandage ; je lui ai même enseigné le russe. De quelle reconnaissance il m’entourait ! Un autre forçat pleurait en me quittant ; je lui ai donné de l’argent — très peu — : il m’en a une gratitude sans bornes. Et pourtant mon caractère s’était aigri ; j’étais avec eux capricieux, inconstant ; mais ils avaient égard à l’état de mon esprit et supportaient tout de moi, sans murmurer. Et que de types merveilleux j’ai pu observer au bagne ! J’ai vécu de leur vie et je puis me vanter de les bien connaître.

Que d’histoires d’aventuriers et de brigands j’ai recueillies ! Je pourrais en faire des volumes. Quel peuple extraordinaire ! Je n’ai pas perdu mon temps : si je n’ai pas étudié la Russie, je sais par cœur le peuple russe, bien peu le connaissent comme moi… Je crois que je me vante ? C’est pardonnable, n’est-ce pas ?

Frère ! encore une fois, dis-moi les principaux événements de ta vie. Écris-moi à Sémipalatinsk officiellement et officieusement, comme nous en sommes convenus. Parle-moi de nos amis de Saint-Pétersbourg. Mets-moi au courant de la littérature (en détail), et enfin donne-moi des nouvelles de nos amis de Moscou.

Que fait le frère Kolia ? la sœur Paschegnka (c’est le principal) ? L’oncle vit-il toujours ? Que fait le frère Andréï ? J’écris à la tante par la sœur Verotchka.

Rappelle-toi bien que cette lettre est un secret. Pour Dieu, cache-la ou plutôt brûle-la. — Ne compromettons personne. N’oublie pas de m’envoyer des livres, mon cher ami, surtout les historiens, les économistes, les Annales de la Patrie, les Pères de l’Église et l’Histoire de l’Église. Envoie à différentes reprises, mais envoie. Je dispose de ta bourse comme de la mienne : c’est que je ne connais pas l’état de tes affaires. Écris-moi donc à ce sujet quelque chose de précis, que je puisse m’en faire une idée. Mais, sache, frère, que les livres sont ma vie, ma nourriture, mon avenir ! Ne me délaisse pas, au nom de Dieu ! Demande l’autorisation de m’envoyer les livres officiellement, mais agis avec prudence. Si on te la refuse, adresse-les à Konstantin Ivanovitch : il me les fera parvenir. Du reste, Konstantin Ivanovitch ira lui-même à Pétersbourg cette année. Il te dira tout. Quelle famille il a ! Quelle femme ! C’est la fille du décembriste Annenkov. Quel cœur ! Quelle âme ! et ce qu’ils ont souffert !

À Sémipalatinsk je m’occuperai tout de suite de trouver une autre adresse. Je n’irai que dans huit jours. Je suis retenu ici par une indisposition.

Envoie-moi le Koran, Kant (Critique de la raison pure), Hegel, — surtout son Histoire de la Philosophie. — Mon avenir dépend de tous ces livres. Mais surtout remue-toi pour m’obtenir d’être transféré au Caucase. Demande à des gens bien informés où je pourrais publier mes livres et quelles démarches il faudrait faire. D’ailleurs, je ne compte rien publier avant deux ou trois ans. Mais d’ici là, aide-moi à vivre, je t’en conjure ! Si je n’ai pas un peu d’argent, je serai tué par le service ! Je compte sur toi !

Mes autres parents ne pourraient-ils aussi m’aider, au moins pour une fois ? Ils te remettraient l’argent et tu me l’enverrais. Mais, dans mes lettres à Vérotchka et à la tante, je ne demande rien ; elles comprendront elles-mêmes, si le cœur leur en dit.

Filipov, en partant pour Sébastopol, m’a donné vingt-cinq roubles. Il les a laissés chez le commandant Norbokov, sans me prévenir. Il craignait que je vinsse à manquer d’argent. Excellent cœur !

Tous les exilés vivent comme ci comme ça. Foll a fini son temps. Il est à Tomsk et se porte bien. Yastrjembske finit son temps à Tara. Spiechnev est dans le gouvernement d’Irskousk où il a conquis l’estime et l’affection de tous. Quelle étrange fortune il a ! Partout, même chez les gens les plus médiocres, les moins cordiaux, il excite la sympathie. Pétraschevsky n’a pas retrouvé sa raison. Mombelli et Fiva sont en bonne santé, tandis que le pauvre Grigoriev est tout à fait fou, il est à l’hôpital.

Et autour de toi quoi de nouveau ? Vois-tu Madame Pleschtscheev ? Que fait son fils ? Des condamnés de passage ici m’ont appris qu’il est au fort d’Orsk. Golovinski est depuis au Caucase. Où en es-tu de tes projets littéraires ? Écris-tu quelque chose ? Que fait Krorevskory ? Quels rapports avez-vous ? Ostrovsky ne me plaît pas. Je n’ai rien lu de Pissemsky. Drouginisie me fait mal au cœur. Eugénie Touv m’a enthousiasmé. Krestovsky me plaît aussi.

Je voudrais t’écrire beaucoup plus longuement. Mais mes souvenirs datent déjà de si loin que j’ai eu de la peine à me remémorer ceux que je consigne dans cette lettre.

Assure-moi que nous n’avons pas changé l’un pour l’autre.

Embrasse les enfants. Se souviennent-ils de leur oncle Fédia ? Salut à tous les amis, mais ne leur montre pas cette lettre.

Adieu, adieu, mon bien cher ! tu entendras parler de moi et peut-être nous reverrons-nous. Oui, certainement, nous nous reverrons. Adieu. Relis bien tout ce que je t’écris. Toi, écris-moi le plus souvent possible, même officiellement. Je vous embrasse mille fois, toi et les tiens.

Ton

DOSTOÏEVSKY.

P.-S. — As-tu reçu le conte pour les enfants que j’ai écrit à Raveline ? n’en fais aucun usage et ne le montre à personne.

Qui est ce Tchernov qui a écrit le Ménechme en 1850 ?

Envoie-moi, je te prie, des cigares, non pas des plus chers, mais des cigares américains et des cigarettes.

Le 22 février.

Il est possible que je parte demain pour Sémipalantinsk. C’est même à peu près sûr. Konstantin Ivanovitch restera ici jusqu’au mois de mai. Écris-moi le plus souvent possible. Pour Dieu, fais des démarches ! Obtiens que je sois envoyé au Caucase ou quelque part loin de Sibérie.

Maintenant, je vais écrire des romans et des drames. Mais j’ai encore à lire beaucoup, beaucoup : ne m’oublie donc pas !

Encore une fois adieu.

TH. D.

(Traduit par E. HALPÉRINE et CH. MORICE).

© Laurent Margantin _ 20 août 2015

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